Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Recueil intime, 1881· III

Le Flot tentateur

Armand Renaud· distiques, alexandrins, 62 vers

Je suis comme un marin‖ à la côte jeté.Mon vaisseau coule au large,‖ ouvert et démâté.Or ce vaisseau portait‖ mes désirs et mes rêves ;Et ce qui m’a, loin d’eux,‖ repoussé sur les grèves,C’est la pensée, un autre‖ et plus rude océan.

Par bonheur, le rivage‖ échappe à l’ouragan.Sous des ombrages frais‖ que la brise balance,Mon cœur, libre d’angoisse,‖ y dort dans l’indolence.Les fruits sont savoureux,‖ les fleurs parfument l’air ;Les oiseaux, doucement,‖ chantent dans un ciel clair.Sans risquer la douleur,‖ au plaisir on se livre ;L’âme n’a point de joug,‖ rien ne gêne pour vivre.

Les bourreaux d’autrefois,‖ les vieux rêves, sont morts ;Les désirs effrénés‖ qui, sans bride ni mors,Poursuivaient follement‖ l’idéal hors d’atteinte,Les aspirations‖ vers l’éternelle étreinteDont rien ne change, rien‖ ne meurt, rien ne finit,Le dégoût de la terre‖ où l’âme se ternitDans le bien-être obscur‖ et la vulgaire joie,Le frisson qui vous tord‖ le cœur et vous le broieEt vous le brûle, et qui‖ s’appelle l’inconnu,Toutes ces choses-là,‖ qu’est-ce donc devenu ?

A présent, je connais‖ la vérité des choses.Le soleil, les oiseaux‖ chantants, les fleurs éclosesEnseignent qu’il serait‖ insensé de vouloirPlus de durée au jour‖ que du matin au soir,Qu’il faut savoir user‖ du court bonheur qui passeEt, sans lever les yeux‖ vers l’insondable espace,Se donner au présent‖ et jouir du réel.

Plus de cœur irrité‖ par les secrets du ciel !A prendre tout est bon,‖ ayant le moindre charme ;Rien n’est bon qu’a chasser,‖ qui vous coûte une larme.

Pourtant je suis rêveur‖ à regarder la mer.Avec son flux grondant,‖ le vaste gouffre amerMe fait peur et m’attire.‖ Implacable à qui l’aime,Il m’a jadis tout pris,‖ en m’attirant de même.Mais mon cœur bouillonnait ;‖ et, dussè-je en mourir,J’y veux sentir encor‖ l’ancien frisson courir.Je veux, la chevelure‖ éparse, l’œil en flamme,M’élancer de nouveau‖ vers l’horizon de l’âme,Et voir si, cette fois,‖ faisant mon cœur plus fort,

De mon rêve inconnu‖ je toucherai le port.O palpitation‖ des flots, senteur marine,Passez-moi votre vie,‖ emplissez ma poitrine.Bise, fouette mes yeux !‖ vagues, enroulez-moi !Mon amour est pour vous‖ plus grand que mon effroi ;Et, si vous me gardez‖ de nouveau la détresse,Abîmes infinis‖ dont je subis l’ivresse,Du moins, loin de mon rêve‖ et loin de mon désir,Ne me renvoye pas‖ sommeiller à loisirSur la rive du doute‖ et de l’indifférence.Faites-moi souffrir ! mais‖ de la grande souffrance.

Houle passionnée !‖ océan palpitant !Jamais je n’ai senti‖ mon cœur frémir autant,A vouloir pénétrer‖ ton énigme éternelle.Jamais tant de clarté‖ n’éclaira ma prunelle,Pour me guider jusqu’à‖ la perle dans ton sein.Sans doute c’est un jeu ;‖ tu t’y plais à dessein,Pour qu’au piège caché‖ plus sûrement je tombe.Si tel est l’avenir,‖ achève l’hécatombe,El, par pitié pour moi,‖ fais en sorte, ô vainqueur,Sans qu’il en reste rien,‖ d’engloutir tout mon cœur.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
31((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Mots à la rime
a jeté / démâté masculine, classiqueb rêves / grèves féminine, classiquec océan / l’ouragan masculine, classiqueb balance / l’indolence féminine, classiquec l’air / clair masculine, classiqued livre / vivre féminine, classiquea morts / mors masculine, classiqueb d’atteinte / étreinte féminine, classiquec finit / ternit masculine, classiqued joie / broie féminine, classiquee l’inconnu / devenu masculine, classiquea choses / écloses féminine, classiqueb vouloir / soir masculine, classiquec passe / espace féminine, classiqued réel / ciel masculine, classiqueb charme / larme féminine, classiquea mer / amer masculine, classiqueb l’aime / même féminine, classiquec mourir / courir masculine, classiqued flamme / l’âme féminine, classiquee fort / port masculine, classiqueb marine / poitrine féminine, classiquec enroulez-moi / effroi masculine, classiqued détresse / l’ivresse féminine, classiquee désir / loisir masculine, classiquef l’indifférence / souffrance féminine, classiquea palpitant / autant masculine, classiqueb éternelle / prunelle féminine, classiquec sein / dessein masculine, classiqued tombe / l’hécatombe féminine, classiquee vainqueur / cœur masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

62 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Recueil intime, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1881· numérisation poesies.net· Sources