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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Recueil intime, 1881· II

Le petit Pendu

Armand Renaud· 16 quatrains, alexandrins, 64 vers

Quand la vieille grand’ mère‖ à la tête ridéeFut morte, et qu’on l’eût mise‖ en son cercueil de bois,L’enfant dans son cerveau‖ ne roula qu’une idée :Retrouver celle dont‖ il aimait tant la voix.

Il n’avait jusque-là‖ versé que peu de larmes,Et pour des riens, pour du‖ pain sec à son repas,Pour le vent qui soufflait‖ avec de grands vacarmes,Pour l’image d’un sou‖ qu’on ne lui donnait pas.

A présent un regret‖ mystérieux lui pèse.Il pense à sa grand’mère‖ enterrée. Il ne peutS’empêcher d’y penser.‖ Il sent un froid malaiseA ce soupçon que l’eau‖ la mouille quand il pleut.

Il regarde la chambre ;‖ et le fauteuil lui sembleMonstrueusement vide‖ et morne, n’ayant plusLe corps rapetissé‖ de la vieille qui tremble,En tenant ses genoux‖ entre ses doigts perclus.

Il sait qu’il ne doit plus‖ la revoir. D’habitude,L’on part et l’on revient.‖ Le départ, cette fois,Sur le retour n’a point‖ laissé d’incertitude,Trop pesante est la terre‖ où l’on plante une croix.

Elle lui racontait‖ de si belles histoiresLe petit Chaperon‖ rouge, le Chat botté ;Ou bien c’étaient de longs‖ récits sur nos victoires,Au temps où l’on avait‖ chassé la royauté.

Elle était bonne. Alors‖ que venait la gelée,Elle lui réchauffait,‖ entre ses mains, les doigts.Et sa tiède moiteur‖ faisait partir l’ongléeMieux que l’ardent brasier,‖ cruel aux doigts trop froids.

Au lit quand il passait‖ le jour, étant malade,Les parents s’en allaient ;‖ l’aïeule restait làA le bercer avec‖ une vieille ballade.Il ne l’entendra plus‖ jamais chanter cela.

Il se souvient combien‖ de fois, tête mutine,A cette pauvre aïeule‖ il désobéissait.Elle ne grondait pas,‖ mais elle était chagrine.Hélas ! s’il avait pu‖ deviner ce qu’il sait !

Ce vide qui s’est fait‖ pour toujours le désole.Son cœur, à s’affliger‖ trouvant sujet partout,Pour songer à la morte,‖ en soi-même s’isole ;Et des enfants rieurs‖ il éprouve un dégoût.

C’est qu’il a dans le cœur‖ l’invincible tendresseDes êtres dans lesquels‖ l’oubli ne peut germer,Qui, malgré la rigueur‖ du tombeau qui se dresse,Quand ils ont commencé,‖ ne cessent point d’aimer.

Plus de bruit, plus de jeu ;‖ toute action l’ennuie.Ce qui l’attire, c’est‖ le secret contenuDans ce corps mis en terre‖ et dans cette âme enfuie ;C’est l’ombre où l’on retourne‖ après être venu.

Que fait-elle à présent,‖ cette pauvre grand’mère ?De lui se souvient-elle,‖ et l’aime-t-elle autant ?O crainte déchirante,‖ incertitude amère !Sans pouvoir lui parler,‖ peut-être elle l’attend !

Quand il venait jadis,‖ la joie était en elle.Sans doute, si la mort‖ prés d’elle l’emmenait,Le même éclair de joie‖ emplirait sa prunelle.Or, pour mourir, il est‖ un moyen qu’il connaît.

On cherche quelque part‖ un vieux débris de corde ;On l’attache un peu haut,‖ on fait un nœud coulant,Et l’on passe la tête ;‖ il se peut qu’on se torde ;Mais on meurt vite, et c’est‖ le côté consolant.

Aussi, sans avoir peur,‖ non moins calme que sombre,Il s’est tué, certain‖ qu’il était attendu.Et la masse de gens‖ dont l’escalier s’encombreMurmure avec stupeur :‖ Un enfant s’est pendu !

Versification

Forme
16 quatrains (quatrains)
Rimes
16(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
16 quatrains
Mots à la rime
a ridée / idée féminine, classiqueb bois / voix masculine, classiquea larmes / vacarmes féminine, classiqueb repas / pas masculine, classiquea pèse / malaise féminine, classiqueb peut / pleut masculine, classiquea semble / tremble féminine, classiqueb plus / perclus masculine, classiquea D’habitude / d’incertitude féminine, classiqueb fois / croix masculine, classiquea histoires / victoires féminine, classiqueb botté / royauté masculine, classiquea gelée / l’onglée féminine, classiqueb doigts / froids masculine, classiquea malade / ballade féminine, classiqueb là / cela masculine, classiquea mutine / chagrine féminine, classiqueb désobéissait / sait masculine, classiquea désole / s’isole féminine, classiqueb partout / dégoût masculine, classiquea tendresse / dresse féminine, classiqueb germer / d’aimer masculine, classiquea l’ennuie / enfuie féminine, classiqueb contenu / venu masculine, classiquea grand’mère / amère féminine, classiqueb autant / l’attend masculine, classiquea elle / prunelle féminine, classiqueb l’emmenait / connaît masculine, classiquea corde / torde féminine, classiqueb coulant / consolant masculine, classiquea sombre / s’encombre féminine, classiqueb attendu / pendu masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Recueil intime, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1881· numérisation poesies.net· Sources