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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Recueil intime, 1881· II

Promenade sans but

Armand Renaud· distiques, alexandrins, 60 vers

Cette nuit, au hasard,‖ j’ai marché par la ville.Tout m’a paru muet,‖ solitaire, tranquille.Il faisait clair de lune,‖ il soufflait de doux vents.Les poumons se sentaient‖ heureux d’être vivants.Dans le ciel comme sur‖ la terre, rien d’acerbe ;L’ombre avait des rayons,‖ et les pavés de l’herbe.Moi seul, dans ce repos‖ portant un cœur amer,J’allais vers l’inconnu‖ comme l’eau vers la mer.Parfois je m’arrêtais‖ et me disais : peut-êtreMon bonheur est-il là,‖ derrière une fenêtre,

Qui m’appelle en secret‖ et que je ne vois pas.En ouvrant cette porte‖ et faisant quelques pas,Peut-être trouverais-je,‖ assise dans sa chambre,Cette femme aux doux yeux,‖ au cœur parfumé d’ambre,Qui, sur mon front brûlant‖ étendant ses doigts frais,Me ferait croire en moi‖ lorsque j’en douterais,Ardente à me prêter‖ appui, quoi qu’il advienne,Et dont je prendrais l’âme‖ en lui livrant la mienne.

Mais j’ignore son nom,‖ et, faute d’un hasard,Sans véritable amour,‖ j’arriverai vieillard ;Lors, si, m’interrogeant‖ devant l’heure suprême,Je veux de mon passé‖ rendre compte à moi-même,Au fond du souvenir‖ il ne surgira rienDe ces choses du cœur‖ qui seules font du bien,Et de moi j’aurai honte‖ et voilerai ma joue ;Car de tous mes plaisirs‖ jaillira de la boue.

Pourtant je n’ai pas vu‖ briller d’astres là-hautSans qu’un désir d’aimer‖ ne me prit aussitôt ;Je n’ai pas entendu‖ vibrer de souffle tendreSans rêver de quelqu’un‖ pour avec moi l’entendre ;Pourtant je n’ai jamais‖ admiré rien de beau,D’oiseau fendant le ciel,‖ de barque rasant l’eau,De soleil se couchant‖ dans sa pourpre sublime,Sans que j’aie en mon cœur‖ senti comme un abîme,Et que, tendant les bras‖ vers un être ignoré,J’aie appelé l’amour‖ d’un cri désespéré.

Oh ! s’en aller le soir‖ causer, ouvrir son aile,Vivre, la bien-aimée‖ en vous et vous en elle,Étreindre longuement‖ sa main dans votre main,Et, sans pouvoir partir,‖ rester sur le chemin !Mettre toute son âme‖ à se dire qu’on s’aime,Ne faire à deux qu’un chant,‖ qu’un rayon, qu’un poème,Être heureux, et pourtant‖ se sentir dans les yeuxVenir comme une larme,‖ à se parler des cieux !Si tout cela pour moi‖ n’est que l’ombre d’un rêve,Si chaque nuit qui vient,‖ chaque jour qui se lèveDoit m’apporter toujours‖ le même isolement,

Si mon désir est faux,‖ si ma vision ment,Si l’idéal cruel‖ dont j’ai l’âme embraséeNe lui veut accorder‖ ni brise ni rosée,Si j’ai fatalement‖ pour sort, en fait d’amours,De ne jamais trouver‖ et de vouloir toujours,Homme je perds ma vie,‖ et poète ma lyre.Qu on me les ôte l car‖ mon âme s’y déchire,La jeunesse m’accable,‖ et la pensée, et tout.Je ne veux qu’un fossé‖ pour mourir, n’importe où.

A quoi bon quelque gloire‖ avec beaucoup de haine,A quoi bon dans la foule‖ un vain nom qui se traîne,Si la palme n’est point‖ pour les pieds de quelqu’un,Si l’on n’a point d’autel‖ où brûler son parfum ?

Versification

Forme
Distiques
Rimes
30((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Mots à la rime
a ville / tranquille féminine, classiqueb vents / vivants masculine, classiquec d’acerbe / l’herbe féminine, classiqued amer / mer masculine, classiquee peut-être / fenêtre féminine, classiquea pas masculine, classiqueb chambre / d’ambre féminine, classiquec frais / douterais masculine, classiqued advienne / mienne féminine, classiquea hasard / vieillard masculine, classiqueb suprême / moi-même féminine, classiquec rien / bien masculine, classiqued joue / boue féminine, classiquea là-haut / aussitôt masculine, classiqueb tendre / l’entendre féminine, classiquec beau / l’eau masculine, classiqued sublime / abîme féminine, classiquee ignoré / désespéré masculine, classiquea aile / elle féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquec s’aime / poème féminine, classiqued yeux / cieux masculine, classiquee rêve / lève féminine, classiquef isolement / ment masculine, classiqueb embrasée / rosée féminine, classiquec d’amours / toujours masculine, classiqued lyre / déchire féminine, classiquee tout / où masculine, non classiquea haine / traîne féminine, classiqueb quelqu’un / parfum masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Recueil intime, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1881· numérisation poesies.net· Sources