Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Recueil intime, 1881· II

La Plainte de la Sirène

Armand Renaud· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 92 vers

Le golfe s’argentait‖ sous les rayons nocturnes ;Colosses de granit‖ penchés en forme d’urnes,Les rochers versaient l’ombre autour.Dans les grottes, le flot,‖ poursuivant comme un songe,Rendait le bruit divin‖ du soupir qu’on prolonge ;Les étoiles parlaient d’amour.

Il semblait que le cœur,‖ en ce lieu doux et vague,Dût s’ouvrir au bonheur‖ comme s’ouvrait la vagueAux pâles caresses du ciel,Que volontiers l’on eût‖ tout quitté sur la terrePour s’en aller, parmi‖ le calme et le mystère,Vivre là d’un rêve éternel.

Et pourtant, solitaire,‖ élevant jusqu’aux hanchesUn corps de femme nue‖ au-dessus des eaux blanches,Une créature pleurait,Et ses larmes tombaient‖ amères comme ronde,Et de sa lèvre, avec‖ une plainte profonde,S’échappait un morne secret.

Dépassant du cristal‖ la sonorité triste,Cette voix faisait peur ;‖ mais le plus grand artisteVoudrait en vain charmer autant ;Et de retour au nid,‖ le soir, la tourterelleN’a point cette douceur‖ grave et surnaturelle,Rythme qui chante en sanglotant :

Mon palais, disait-elle,‖ abonde en belles choses.Les tapis en sont d’algue‖ et les murs de corail.J’ai pour me promener‖ un char de perles rosesQue traînent des dauphins‖ à l’écailleux poitrail.

Je suis par la beauté‖ l’égale des déesses ;Ma chair a les blancheurs‖ de la neige et du lait ;Ma chevelure tombe‖ en cascades épaisses,Et du vert Océan‖ mes yeux ont le reflet.

Un seul de mes regards‖ dompte le plus farouche.Il n’est d’être si fier,‖ de roi si près des dieuxQui, lorsque les accords‖ s’envolent de ma bouche,Ne se mît à mes pieds‖ pour les écouter mieux.

Mais à quoi bon ces biens‖ sans nombre qu’on m’envie ?A quoi bon ma richesse,‖ à quoi bon ma beauté ?A quoi bon ces accords‖ dont l’oreille est ravie,Si mon cœur par la mort‖ est toujours habité ?

Si l’éternel Destin‖ veut que rien ne m’émeuve,Si je donne l’amour‖ sans pouvoir le sentir,Si, de ceux que je charme‖ éternellement veuve,De chaque fiancé‖ je ne fais qu’un martyr ?

Oh ! je voudrais quitter‖ ma royauté funeste,Des oiseaux vagabonds‖ au loin suivre l’essaim.Mais la fatalité‖ m’étreint et me dit : « Reste ! »Il faut continuer‖ mon métier d’assassin.

O vous tous que mon chant‖ fit périr dans la vase,Victimes, ce n’est pas‖ sur vous qu’on doit pleurer.Rêve, amour, quel que soit‖ le nom de votre extase,Vous sentiez quelque chose‖ en vous-mêmes vibrer.

Mais moi ! toujours le vide‖ et le néant infâme !Avoir beau me frapper‖ le cœur, n’y rien meurtrir ;Immortelle, être moins‖ que la dernière femme ;Ne pas avoir d’amour‖ dont je puisse souffrir !

Les humains, par les dieux‖ accablés d’infortune,De plus de maux encor‖ l’un par l’autre accablés,N’ont, sous aucun soleil‖ et sous aucune lune,Atteint à la hauteur‖ où mes maux sont allés.

Et si le noir Destin‖ demain me venait dire :Veux-tu changer de rôle,‖ être un des insensésQui, lorsque ton gosier‖ magique les attire,Par les poulpes hideux,‖ sous l’eau, sont enlacés ?

Oui, je le veux ! crirais-je,‖ ivre de trop de joie.Qu’on m’ôte mon palais‖ sous l’eau pâle dormant !Lasse d’être bourreau,‖ je vais devenir proie ;Je pourrai croire enfin,‖ moi le monstre qui ment.

Ainsi pleurait la voix‖ au milieu des ténèbres.Des marins, étonnés‖ de ces strophes funèbres,S’arrêtèrent pour écouler.D’abord ils furent pris‖ comme de lassitude ;En vain du capitaine‖ éclatait la voix rude ;Pensifs, ils écoutaient chanter.

Comme ils étaient trop loin‖ pour saisir les paroles,Ils n’entendaient du chant‖ que ses cadences molles,Que sa tristesse et sa langueur.Et, par la loi fatale‖ innée en la sirène,Ce chant leur apportait‖ l’ivresse souveraine,La volupté qui frappe au cœur.

Et maintenant le chef‖ se tait. Et le piloteLaisse aller le navire.‖ Au gré de l’onde, il flotteEntre les pointes de rocher.Et le chant continue.‖ En dehors on se penche.On se sent une soif‖ d’oubli que rien n’étanche.On voudrait dans l’eau se coucher.

De plus en plus le chant‖ devient rêveur et tendre,De plus en plus chacun,‖ afin de mieux l’entendre,Se penche vers l’eau de velours.Irrésistiblement‖ elle luit et frissonne.Le navire déjà‖ n’est qu’un désert. Personne !Tous ont disparu pour toujours.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
8(aabccb) 11(abab)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (76 de 12, 16 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
11 quatrains, 8 sizains
Mots à la rime
a nocturnes / d’urnes féminine, classiqueb autour / d’amour masculine, classiquec songe / prolonge féminine, classiquea vague féminine, classiqueb ciel / éternel masculine, classiquec terre / mystère féminine, classiquea hanches / blanches féminine, classiqueb pleurait / secret masculine, classiquec ronde / profonde féminine, classiquea triste / artiste féminine, classiqueb autant / sanglotant masculine, classiquec tourterelle / surnaturelle féminine, classiquea choses / roses féminine, classiqueb corail / poitrail masculine, classiquea déesses / épaisses féminine, classiqueb lait / reflet masculine, classiquea farouche / bouche féminine, classiqueb dieux / mieux masculine, classiquea m’envie / ravie féminine, classiqueb beauté / habité masculine, classiquea m’émeuve / veuve féminine, classiqueb sentir / martyr masculine, classiquea funeste / Reste féminine, classiqueb l’essaim / d’assassin masculine, classiquea vase / extase féminine, classiqueb pleurer / vibrer masculine, classiquea infâme / femme féminine, classiqueb meurtrir / souffrir masculine, classiquea d’infortune / lune féminine, classiqueb accablés / allés masculine, classiquea dire / attire féminine, classiqueb insensés / enlacés masculine, classiquea joie / proie féminine, classiqueb dormant / ment masculine, classiquea ténèbres / funèbres féminine, classiqueb écouler / chanter masculine, classiquec lassitude / rude féminine, classiquea paroles / molles féminine, classiqueb langueur / cœur masculine, classiquec sirène / souveraine féminine, classiquea pilote / flotte féminine, classiqueb rocher / coucher masculine, classiquec penche / n’étanche féminine, classiquea tendre / l’entendre féminine, classiqueb velours / toujours masculine, classiquec frissonne / Personne féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Recueil intime, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1881· numérisation poesies.net· Sources