Recueil intime, 1881· II
Spectres ardents
AU milieu du brouillard‖ mourait un pâle jour.La campagne était nue‖ et muette alentour.
Et dans l’immensité‖ de cette vapeur grise,Sans un point d’horion,‖ sans un souffle de brise,
Des gens vêtus de deuil,‖ ayant forme d’humains,Cheminaient, en cachant‖ leur cœur avec leurs mains.
C’était un défilé,‖ terrible en son silence,Où le calme effrayait‖ plus que la violence.
Ces êtres inconnus‖ dans ces brouillards glacés,Toujours fuyant, toujours‖ par d’autres remplacés,
Tous en deuil, tous ayant‖ leur cœur caché de même,Semblaient les visions‖ d’un infernal poème.
Et l’esprit anxieux‖ plus encor qu’abattu,Je m’approchai d’un spectre,‖ et lui dis : « D’où viens-tu ?
» Où vas-tu ? dans quel but‖ tes mains ainsi crispées ? »Mais lui : « Bois des poisons,‖ transperce-toi d’épées,
» Tu ne souffriras pas‖ autant que je le fais» Du mal mystérieux‖ mis en moi pour jamais. »
Et, ses mains s’écartant,‖ cruel effet de l’âme,Je vis que dans le cœur‖ il portait une flamme.
Cette flamme, au milieu‖ de ces habits de deuil,Lançait un tel éclat‖ qu’elle éblouissait l’œil.
Et le tourment du feu‖ dépassait toute idée.Pourtant l’être ajouta‖ d’une voix saccadée :
« Mortel, crains la pensée,‖ oh ! crains-la plus que tout.» La souffrance du corps‖ dans la mort se dissout ;
» Mais quand on porte une âme‖ éprise d’autre chose» Que du réel stupide‖ où la brute repose,
» Quand on a des regards‖ s’élevant vers l’azur,» Qu’on maudit le fossé,‖ le grillage et le mur,
» Quand on veut tout aimer,‖ quand on veut tout connaître,» Alors il aurait mieux‖ valu ne jamais naître.
» Après la vie affreuse,‖ après les pleurs de sang,» L’âme s’ouvre, croit être‖ au but éblouissant ;
» Le but, c’est l’infini‖ qui recule à mesure ;» Rien de plus ne reluit,‖ rien de plus ne s’azure.
» Seule, avec vos désirs,‖ votre angoisse s’accroit ;» Et l’espace est plus vide,‖ et le brouillard plus froid.
» Une flamme vous mord‖ au cœur, flamme éternelle,» Si puissante qu’un ange‖ y brûlerait son aile,
» Flamme qui ne vient pas‖ de quelque Dieu jaloux,» Mais d’un être encor plus‖ implacable, de vous. »
« — Faut-il donc renier‖ l’idéal, m’écriai-je ?» La terre, est-ce le vrai ?‖ le ciel, est-ce le piège ?
» A son rêve doit-on‖ forcément se blesser,» Et, si tu revivais,‖ vivrais-lu sans penser ? »
« — Moi, si je revivais,‖ répondit le fantôme,» Je ne voudrais d’aucun‖ espoir ni d’aucun baume.
» Mon âme plongerait‖ où mon âme plongea,» Je recommencerais‖ ce que j’ai fait déjà.
» En vain ceux dont l’esprit‖ est penché vers la terre» M’avertiraient de fuir‖ la douleur solitaire ;
» Dans la foudre et le vent‖ je m’en irais encor,» Loin des chercheurs de joie‖ et loin des chercheurs d’or ; »
Et, comme au cœur la flamme‖ était toujours plus vive,Il y remit les mains‖ en pose convulsive,
Et, poussé de nouveau‖ par l’aiguillon maudit,Il s’enfuit à travers‖ la brume et s’y perdit.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 29(aa)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 29 distiques
- Mots à la rime
- a jour / alentour masculine, classiquea grise / brise féminine, classiquea d’humains / mains masculine, classiquea silence / violence féminine, classiquea glacés / remplacés masculine, classiquea même / poème féminine, classiquea qu’abattu / viens-tu masculine, classiquea crispées / d’épées féminine, classiquea fais / jamais masculine, classiquea l’âme / flamme féminine, classiquea deuil / l’œil masculine, classiquea idée / saccadée féminine, classiquea tout / dissout masculine, classiquea chose / repose féminine, classiquea l’azur / mur masculine, classiquea connaître / naître féminine, classiquea sang / éblouissant masculine, non classiquea mesure / s’azure féminine, classiquea s’accroit / froid masculine, classiquea éternelle / aile féminine, classiquea jaloux / vous masculine, classiquea m’écriai-je / piège féminine, classiquea blesser / penser masculine, classiquea fantôme / baume féminine, classiquea plongea / déjà masculine, classiquea terre / solitaire féminine, classiquea encor / d’or masculine, classiquea vive / convulsive féminine, classiquea maudit / perdit masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
58 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Recueil intime, Paris, ALPHONSE LEMERRE ÉDITEUR, 1881· numérisation poesies.net· Sources