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un seul est le mot juste.

La chanson des gueux, 1881· Troisième partie Nous autres gueux· Nos gloires

I. À Maurice Bouchor

Alors âgé de quinze ans

Jean Richepin· 26 quatrains, octosyllabes, 104 vers

Mon cœur porte plus d’une entailleTrès peu vieux, j’ai beaucoup vécu.La vie, âpre et rouge bataille,M’étreint, mais ne m’a pas vaincu.

Or, toi, tu connais moins les hommes,Étant le plus jeune parmiTous les poètes que nous sommes,Maurice Bouchor, mon ami.

Tu sais, frère, combien je t’aime.C’est pourquoi je veux t’épargner,En t’avertissant, le baptêmeDe l’expérience à gagner.

Dans l’humaine et noire atmosphère,Je te dirai comment, par où,Tu dois entrer, afin de faireJusqu’à l’horizon bleu ton trou.

Le monde est composé de lâchesEt de faibles. Toi qui te sensHardi, fait pour les grandes tâches,Le cerveau plein, les reins puissants,

Ne leur laisse pas voir ton torseAvant d’être bien aguerri.Leur masse écraserait ta force,Leur clameur couvrirait ton cri.

Entre ainsi qu’un grain dans un crible,Perdu, petit, ratatiné.Que le lion fauve et terribleAit l’air d’un ruminant mort-né !

Comme leur race n’est pas tendre,Ils riront autour de toi. Bien !Il le faut. Pour se faire entendreÊtre grotesque est un moyen.

Vois ! Ils s’assemblent. Sois fantasque,Barbouillé, grimaçant, moqueur.Sur ta figure colle un masque ;Mets un faux nez ; montre un faux cœur.

N’embouche pas une trompetteDe cuivre à l’éclatant reflet.Ce qu’on entend dans la tempêtePar-dessus tout, c’est un sifflet.

Fi du glaive ! prends une batte,Bats quelqu’un, et si le battuS’indigne et t’appelle acrobate,Réponds zut ou turlututu !

Chante des chansons ridicules ;Prêche l’absurde à plein gosier ;Dis, en voyant des renoncules,Qu’elles poussent sur un rosier ;

Dis que la nue est la fuméeDe ta pipe, que le jasminEst une fleur moins parfuméeQu’un gueux se torchant dans sa main ;

Dit qu’il est des têtes sans nuque,Des vers sans rime, et qu’un enfantPeut-être fait par un eunuque,Car nul décret ne le défend ;

Dis que le poète est une huître,La perle étant le philistin ;Dis que ton père était bélître,Que ta grand’mère était catin ;

Braille, blague, monte des scies,Sois blanc, noir, jaune, rouge, bleu ;Fais-leur prendre enfin tes vessiesPour des lanternes, sacrebleu !

Alors, quand le grand rire bêteAura bien secoué leurs flancs,Gonflé leur col, rougi leur tête,Et fait rouler leurs gros yeux blancs,

Quand leurs bouches seront des antres,Et quand, le derrière aux talons,Ils feront craquer sur leurs ventresÉpanouis leurs pantalons,

Alors, dressant ta haute taille,Combats sans merci, sans repos,Frappe d’estoc, frappe de taille,Et faits des haillons de leurs peaux ;

Et s’ils te demandent des grâces,Frappe toujours, n’en donne point ;Et crève leurs bedaines grasses,À coups de pied, à coups de poing ;

Et grandis, grandis comme un songeÀ leurs regards épouvantés,Et que leur œil dans ton œil plongeComme dans un puits de clartés ;

Que tes cheveux soient une queueDe comète, et royalementOuvre au vent ta bannière bleueDécoupée en plein firmament ;

Monte plus haut, comme un grand aigle,Plus haut toujours, comme un condor ;Monte sans frein, sans loi, sans règle,Et perds-toi dans le couchant d’or ;

Et vogue enfin à pleines voiles,Loin du monde, loin de céans ;Que tes larmes soient des étoiles,Et tes sueurs des océans ;

Et là-haut dans le libre espace,Sur ton corps glorieux et beauSi tu vois qu’il reste une traceDe la bataille ou du tréteau,

Sur ton front si tu vois encoreDe la boue et du sang vermeil,Débarbouille-toi dans l’auroreEt sèche-toi dans le soleil !

Versification

Forme
26 quatrains (quatrains)
Rimes
26(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
26 quatrains
Mots à la rime
a entaille / bataille féminine, classiqueb vécu / vaincu masculine, classiquea hommes / sommes féminine, classiqueb parmi / ami masculine, classiquea t’aime / baptême féminine, classiqueb t’épargner / gagner masculine, classiquea atmosphère / faire féminine, classiqueb où / trou masculine, classiquea lâches / tâches féminine, classiqueb sens / puissants masculine, classiquea torse / force féminine, classiqueb aguerri / cri masculine, classiquea crible / terrible féminine, classiqueb ratatiné / mort-né masculine, classiquea tendre / entendre féminine, classiqueb Bien / moyen masculine, classiquea fantasque / masque féminine, classiqueb moqueur / cœur masculine, classiquea trompette / tempête féminine, classiqueb reflet / sifflet masculine, classiquea batte / acrobate féminine, classiqueb battu / turlututu masculine, classiquea ridicules / renoncules féminine, classiqueb gosier / rosier masculine, classiquea fumée / parfumée féminine, classiqueb jasmin / main masculine, classiquea nuque / eunuque féminine, classiqueb enfant / défend masculine, classiquea huître / bélître féminine, classiqueb philistin / catin masculine, classiquea scies / vessies féminine, classiqueb bleu / sacrebleu masculine, classiquea bête / tête féminine, classiqueb flancs / blancs masculine, classiquea antres / ventres féminine, classiqueb talons / pantalons masculine, classiquea taille féminine, classiqueb repos / peaux masculine, classiquea grâces / grasses féminine, classiqueb point / poing masculine, non classiquea songe / plonge féminine, classiqueb épouvantés / clartés masculine, classiquea queue / bleue féminine, classiqueb royalement / firmament masculine, classiquea aigle / règle féminine, classiqueb condor / d’or masculine, classiquea voiles / étoiles féminine, classiqueb céans / océans masculine, classiquea espace / trace féminine, classiqueb beau / tréteau masculine, classiquea encore / l’aurore féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La chanson des gueux, Paris, Maurice Dreyfous, éditeur, 1881· numérisation ebooksgratuits.com· Sources