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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La chanson des gueux, 1881· Première partie Gueux des champs· Les plantes, les choses, les bêtes

VIII. La gloire des insectes

Jean Richepin· strophes variées, vers de 8, 12 et 4 syllabes, 110 vers

C’est avril. C’est midi.‖ La terre a mis son châleDe verdure et de fleurs‖ au dessin ondoyant,Et le ciel tend sur elle‖ un dais de velours pâleQue le soleil retient‖ d’un clou d’or flamboyant.

La nature fredonne‖ un vieux chant de nourriceEt brode une layette‖ en merveilleux festons ;Car elle sent les fruits‖ germer dans sa matriceEt le lait de la sève‖ arrondir ses tétons.

Nous, ses fils orgueilleux,‖ les chefs de la famille,Nous croyons être seuls‖ bercés sur ses genoux.Nous oublions toujours‖ que son giron fourmilleDe plus petits enfants‖ aussi choyés que nous.

Si parfois nous pensons‖ à nos frères, les brutes,Qui devraient être rois‖ étant les premiers nés,C’est pour nous souvenir‖ qu’après d’ardentes luttesNous volâmes leur droit‖ d’aînesse à ces aînés.

Si nous pensons aux soins‖ que prend d’eux la nature,C’est pour nous figurer‖ qu’à nous, ses Benjamins,Comme une ménagère‖ apprêtant la pâtureElle veut les offrir‖ engraissés par ses mains.

Mais quant au peuple obscur‖ des petits, des insectes,Qu’elle les aime ou non,‖ nul ne veut le savoir.Poussière d’avortons‖ nés de larves infectes,Nous les méprisons trop‖ pour chercher à les voir.

Or, comme je rêvais‖ ainsi, couché dans l’herbe,Voulant que de moi seul‖ la nature eût souci,Tandis que je cuvais‖ le vin de ma superbe,Une petite voix‖ m’a bourdonné ceci :

Es-tu poète ? Mets ensembleLe plus clair cristal, qui te sembleUn pleur du ciel,L’opale dont l’éclat se gazeSous un lait trouble, la topazeCouleur de miel,

L’émeraude qui dans sa flammeA l’air de faire brûler l’âmeDu printemps vert,L’escarboucle de sang trempéePareille à la goutte échappéeD’un cœur ouvert,

Le saphir sombre qui scintillePlus que les yeux bleus d’une fillePrès d’un amant,Mets le roi de toutes ces pierres,Devant qui tu clos tes paupières,Le diamant,

Que pour toi ce trésor s’arrangeEn une mosaïque étrangeAux tons divers,Que ces belles choses sans nombreDe leurs feux illuminent l’ombre.De tous tes vers,

Combine d’une main savante,Imagine, compose, invente,Refais, refonds,Sers-toi des poinçons et des limes,Et que tes dessins soient sublimesEt soient profonds,

Quand ton œuvre sera finie,Malgré l’effort de ton génie,Tous tes cadeauxNe pourront remplacer encoreCeux dont la nature décoreMon petit dos.

Je fais mon nid dans une feuille.Un enfant, pour peu qu’il le veuille,Du bout du doigtPeut briser ma feuille et ma vie.Pourtant je suis digne d’envie,Môme pour toi.

La nature, la mère auguste,N’est pas une marâtre injusteComme tu dis,Et pour d’autres que pour les hommesElle a fait du monde où nous sommesUn paradis.

À qui donc sont les bois, la mousse,Les champs, les prés, le grain qui pousse,L’herbe qui poind ?Est-ce à toi, né dans une ville,À toi dont la charogne est vileEt ne sert point ?

Ou bien aux bêtes mes compagnes,Les seuls hôtes qui des campagnesSoient coutumiers,Elles qui vivent des prairiesEt qui les font toutes fleuriesDe leurs fumiers ?

Ou bien est-ce à moi, le gueux libre,Soul d’azur et dont l’aile vibreEn plein soleil,Moi qui l’été m’amuse et rôde,Qui l’hiver sous la terre chaudeDors mon sommeil,

Et qui cours joyeux par la plaine,Mangeant à ma guise, sans peineEt sans remords,Suivant la Mort épouvantableQui partout dresse sur ma tableLa chair des morts ?

Lorsque je vis à ne rien faire,Toi, tu travailles, pauvre hère,Jusqu’au tombeau.La sueur te brûle et te sale.Ton corps est laid, ton corps est sale.Moi je suis beau.

Et je vis, sur ma main,‖ bourdonnant de colère,Un être merveilleux‖ et pourtant tout petit.Ce rien du tout luisait‖ comme un spectre solaire.C’était un scarabée.‖ Il eut peur et partit.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
8(abab) 13(aabccb)
Mètre
Vers de 8, 12 et 4 syllabes (52 de 8, 32 de 12, 26 de 4)· profil 4, 8, 6+6
Strophes
13 sizains, 8 quatrains
Mots à la rime
a châle / pâle féminine, classiqueb ondoyant / flamboyant masculine, classiquea nourrice / matrice féminine, classiqueb festons / tétons masculine, classiquea famille / fourmille féminine, classiqueb genoux / nous masculine, classiquea brutes / luttes féminine, classiqueb nés / aînés masculine, classiquea nature / pâture féminine, classiqueb Benjamins / mains masculine, classiquea insectes / infectes féminine, classiqueb savoir / voir masculine, classiquea l’herbe / superbe féminine, classiqueb souci / ceci masculine, classiquea ensemble / semble féminine, classiqueb ciel / miel masculine, classiquec gaze / topaze féminine, classiquea flamme / l’âme féminine, classiqueb vert / ouvert masculine, classiquec trempée / échappée féminine, classiquea scintille / fille féminine, classiqueb amant / diamant masculine, classiquec pierres / paupières féminine, classiquea s’arrange / étrange féminine, classiqueb divers / vers masculine, classiquec nombre / l’ombre féminine, classiquea savante / invente féminine, classiqueb refonds / profonds masculine, classiquec limes / sublimes féminine, classiquea finie / génie féminine, classiqueb cadeaux / dos masculine, classiquec encore / décore féminine, classiquea feuille / veuille féminine, classiqueb doigt / toi masculine, non classiquec vie / d’envie féminine, classiquea auguste / injuste féminine, classiqueb dis / paradis masculine, classiquec hommes / sommes féminine, classiquea mousse / pousse féminine, classiqueb poind / point masculine, classiquec ville / vile féminine, classiquea compagnes / campagnes féminine, classiqueb coutumiers / fumiers masculine, classiquec prairies / fleuries féminine, classiquea libre / vibre féminine, classiqueb soleil / sommeil masculine, classiquec rôde / chaude féminine, classiquea plaine / peine féminine, classiqueb remords / morts masculine, classiquec épouvantable / table féminine, classiquea faire / hère féminine, classiqueb tombeau / beau masculine, classiquec sale féminine, classiquea colère / solaire féminine, classiqueb petit / partit masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

110 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La chanson des gueux, Paris, Maurice Dreyfous, éditeur, 1881· numérisation ebooksgratuits.com· Sources