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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La chanson des gueux, 1881· Première partie Gueux des champs· Les plantes, les choses, les bêtes

II. La plainte du bois

Jean Richepin· distiques, alexandrins, 60 vers

Dans l’âtre flamboyant‖ le feu siffle et détone,Et le vieux bois gémit‖ d’une voix monotone.

Il dit qu’il était né‖ pour vivre dans l’air pur,Pour se nourrir de terre‖ et s’abreuver d’azur,Pour grandir lentement‖ et pousser chaque annéePlus haut, toujours plus haut,‖ sa tête couronnée,Pour parfumer avril‖ de ses grappes de fleurs,Pour abriter les nids‖ et les oiseaux siffleurs,Pour jeter dans le vent‖ mille chansons joyeuses,Pour vêtir tour à tour‖ ses robes merveilleuses,Son manteau de printemps‖ de fins bourgeons couvert,Et la pourpre en automne,‖ et l’hermine en hiver.Il dit que l’homme est dur,‖ avare et sans entrailles,D’avoir à coups de hache‖ et par d’âpres entraillesTué l’arbre ; car l’arbre‖ est un être vivant.Il dit comme il fut bon‖ pour l’homme bien souvent,Qu’à nos jeunes amours‖ et nos baisers sans nombreIl a prêté l’alcôve‖ obscure de son ombre,Qu’il nous couvrait le jour‖ de ses frais parasolsEt nous berçait la nuit‖ aux chants des rossignols,Et qu’ingrats, oubliant‖ notre amour, notre enfance,Nous coupons sans pitié‖ le géant sans défense.

Et dans l’âtre en brasier‖ le bois geint et se tord.

Ô bois, tu n’es pas sage‖ et tu te plains à tort.Nos mains en te coupant‖ ne sont pas assassines.Enchaîné, subissant‖ l’entrave des racines,Tu végétais au même‖ endroit, sans mouvement,Et conjoint à la terre‖ inséparablement.Toi qui veux être libre‖ et qui proclames l’arbreVivant, tu demeurais‖ planté là comme un marbre,Captif en ton écorce‖ ainsi qu’en un réseau,Et tu ne devinais‖ l’essor que par l’oiseau.Nous t’avons délivré‖ du sol où tu te rives,Et te voilà flottant‖ sur l’eau, voyant des rivesAvec leurs bateliers,‖ leurs maisons, leurs chevaux.Ô les cieux différents !‖ les horizons nouveaux !Que de biens inconnus‖ tu vas enfin connaître !Quel souffle d’aventure‖ étrange te pénètre !Mais tout cela n’est rien.‖ Car tu rampes encor.Qu’on le fende et le brûle,‖ et qu’il prenne l’essor !Et le feu furieux‖ te dévore la fibre.Ah ! tu vis maintenant,‖ tu vis, te voilà libre !Plus haut que les parfums‖ printaniers de tes fleurs,Plus haut que les chansons‖ de tes oiseaux siffleurs,Plus haut que tes soupirs,‖ plus haut que mes paroles,Dans la nue et l’espace‖ infini tu t’envoles !Vers ces roses vapeurs‖ où le soleil du soirS’éteint comme une braise‖ au fond d’un encensoir,Vers ce firmament bleu‖ dont la gloire alluméeAbsorbe avec amour‖ ton âme de fumée,Vers ce mystérieux‖ et sublime lointainOù viendra s’éveiller‖ demain le frais matin,Où luiront cette nuit‖ les splendeurs sidérales,Monte, monte toujours,‖ déroule tes spirales,Monte, évanouis-toi,‖ fuis, disparais ! VoiciQue ton dernier flocon‖ flotte seul, aminci,Et se fond, se dissout,‖ s’en va. Tu perds ton être ;Aucun œil à présent‖ ne peut te reconnaître ;Et toi qui regrettais‖ le grand ciel et l’air pur,Ô vieux bois, tu deviens‖ un morceau de l’azur.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
30((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a détone / monotone féminine, classiquea pur / d’azur masculine, classiqueb année / couronnée féminine, classiquec fleurs / siffleurs masculine, classiqued joyeuses / merveilleuses féminine, classiquee couvert / hiver masculine, non classiquef entrailles féminine, classiqueg vivant / souvent masculine, classiqueh nombre / ombre féminine, classiquei parasols / rossignols masculine, classiquej enfance / défense féminine, classiquea tord / tort masculine, classiqueb assassines / racines féminine, classiquec mouvement / inséparablement masculine, classiqued l’arbre / marbre féminine, classiquee réseau / l’oiseau masculine, classiquef rives féminine, classiqueg chevaux / nouveaux masculine, classiqueh connaître / pénètre féminine, classiquei encor / l’essor masculine, classiquej fibre / libre féminine, classiquel paroles / t’envoles féminine, classiquem soir / encensoir masculine, classiquen allumée / fumée féminine, classiqueo lointain / matin masculine, classiquep sidérales / spirales féminine, classiqueq Voici / aminci masculine, classiquer être / reconnaître féminine, classiques pur / l’azur masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.3· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La chanson des gueux, Paris, Maurice Dreyfous, éditeur, 1881· numérisation ebooksgratuits.com· Sources