La chanson des gueux, 1881· Première partie Gueux des champs· Les plantes, les choses, les bêtes
X. Oiseaux de passage
C’est une cour carrée‖ et qui n’a rien d’étrange :Sur les flancs, l’écurie‖ et l’étable au toit bas ;Ici près, la maison ;‖ là-bas, au fond, la grangeSous son chapeau de chaume‖ et sa jupe en plâtras.
Le bac, où les chevaux‖ au retour viendront boire,Dans sa berge de bois‖ est immobile et dort.Tout plaqué de soleil,‖ le purin à l’eau noireLuit le long du fumier‖ gras et pailleté d’or.
Loin de l’endroit humide‖ où gît la couche grasse,Au milieu de la cour,‖ où le crottin plus secRiche de grains d’avoine‖ en poussière s’entasse,La poule l’éparpille‖ à coups d’ongle et de bec.
Plus haut, entre les deux‖ brancards d’une charrette,Un gros coq satisfait,‖ gavé d’aise, assoupi,Hérissé, l’œil mi-clos‖ recouvert par la crête,Ainsi qu’une couveuse‖ en boule est accroupi.
Des canards hébétés‖ voguent, l’œil en extase.On dirait des rêveurs,‖ quand soudain, s’arrêtant,Pour chercher leur pâture‖ au plus vert de la vaseIls crèvent d’un plongeon‖ les moires de l’étang.
Sur le faîte du toit,‖ dont les grises ardoisesMontrent dans le soleil‖ leur écailles d’argent,Des pigeons violets‖ aux reflets de turquoisesDe roucoulements sourds‖ gonflent leur col changeant.
Leur ventre bien lustré,‖ dont la plume est plus sombre,Fait tantôt de l’ébène‖ et tantôt de l’émail,Et leurs pattes, qui sont‖ rouges parmi cette ombre,Semblent sur du velours‖ des branches de corail.
Au bout du clos, bien loin,‖ on voit paître les oies,Et vaguer les dindons‖ noirs comme des huissiers.Oh ! qui pourra chanter‖ vos bonheurs et vos joies,Rentiers, faiseurs de lard,‖ philistins, épiciers ?
Ô vie heureuse des‖ bourgeois ! Qu’avril bourgeonneOu que décembre gèle,‖ ils sont fiers et contents.Ce pigeon est aimé‖ trois jours par sa pigeonne,Ça lui suffît : il sait‖ que l’amour n’a qu’un temps.
Ce dindon a toujours‖ béni sa destinée.Et quand vient le moment‖ de mourir, il faut voirCette jeune oie en pleurs :‖ « C’est là que je suis née ;Je meurs près de ma mère‖ et j’ai fait mon devoir. »
Son devoir ! C’est-à-dire‖ elle blâmait les chosesInutiles, car elle‖ était d’esprit zélé ;Et, quand des papillons‖ s’attardaient sur des roses,Elle cassait la fleur‖ et mangeait l’être ailé.
Elle a fait son devoir !‖ C’est-à-dire que oncqueElle n’eut de souhait‖ impossible, elle n’eutAucun rêve de lune,‖ aucun désir de jonqueL’emportant sans rameurs‖ sur un fleuve inconnu.
Elle ne sentit pas‖ lui courir sous la plumeDe ces grands souffles fous‖ qu’on a dans le sommeil,Pour aller voir la nuit‖ comment le ciel s’allumeEt mourir au matin‖ sur le cœur du soleil.
Et tous sont ainsi faits !‖ Vivre la même vieToujours, pour ces gens-là‖ cela n’est point hideux.Ce canard n’a qu’un bec,‖ et n’eut jamais envieOu de n’en plus avoir‖ ou bien d’en avoir deux.
Aussi, comme leur vie‖ est douce, bonne et grasse !Qu’ils sont patriarcaux,‖ béats, vermillonnés,Cinq pour cent ! Quel bonheur‖ de dormir dans sa crasse,De ne pas voir plus loin‖ que le bout de son nez !
N’avoir aucun besoin‖ de baiser sur les lèvres,Et, loin des songes vains,‖ loin des soucis cuisants,Posséder pour tout cœur‖ un viscère sans fièvres,Un coucou régulier‖ et garanti dix ans !
Oh ! Les gens bienheureux !‖… Tout à coup, dans l’espace,Si haut qu’il semble aller‖ lentement, un grand volEn forme de triangle‖ arrive, plane et passe.Où vont-ils ? Qui sont-ils ?‖ Comme ils sont loin du sol !
Les pigeons, le bec droit,‖ poussent un cri de flûteQui brise les soupirs‖ de leur col redressé,Et sautent dans le vide‖ avec une culbute.Les dindons d’une voix‖ tremblotante ont gloussé.
Les poules picorant‖ ont relevé la tête.Le coq, droit sur l’ergot,‖ les deux ailes pendant,Clignant de l’œil en l’air‖ et secouant la crête,Vers les hauts pèlerins‖ pousse un appel strident.
Qu’est-ce que vous avez,‖ bourgeois ? Soyez donc calmes.Pourquoi les appeler,‖ sot ? Ils n’entendront pas.Et d’ailleurs, eux qui vont‖ vers le pays des palmes,Crois-tu que ton fumier‖ ait pour eux des appas ?
Regardez-les passer !‖ Eux, ce sont les sauvages.Ils vont où leur désir‖ le veut, par-dessus monts,Et bois, et mers, et vents,‖ et loin des esclavages.L’air qu’ils boivent ferait‖ éclater vos poumons.
Regardez-les ! Avant‖ d’atteindre sa chimère,Plus d’un, l’aile rompue‖ et du sang plein les yeux,Mourra. Ces pauvres gens‖ ont aussi femme et mère,Et savent les aimer‖ aussi bien que vous, mieux.
Pour choyer cette femme‖ et nourrir cette mère,Ils pouvaient devenir‖ volailles comme vous.Mais ils sont avant tout‖ les fils de la chimère,Des assoiffés d’azur,‖ des poètes, des fous.
Ils sont maigres, meurtris,‖ las, harassés. Qu’importe !Là-haut chante pour eux‖ un mystère profond.À l’haleine du vent‖ inconnu qui les porteIls ont ouvert sans peur‖ leurs deux ailes. Ils vont.
La bise contre leur‖ poitrail siffle avec rage.L’averse les inonde‖ et pèse sur leur dos.Eux, dévorent l’abîme‖ et chevauchent l’orage.Ils vont, loin de la terre,‖ au-dessus des badauds.
Ils vont, par l’étendue‖ ample, rois de l’espace.Là-bas ils trouveront‖ de l’amour, du nouveau.Là-bas un bon soleil‖ chauffera leur carcasseEt fera se gonfler‖ leur cœur et leur cerveau.
Là-bas, c’est le pays‖ de l’étrange et du rêve,C’est l’horizon perdu‖ par delà les sommets,C’est le bleu paradis,‖ c’est la lointaine grèveOù votre espoir banal‖ n’abordera jamais.
Regardez-les, vieux coq,‖ jeune oie édifianteRien de vous ne pourra‖ monter aussi haut qu’eux,Et le peu qui viendra‖ d’eux à vous, c’est leur fiente.Les bourgeois sont troublés‖ de voir passer les gueux.
Versification
- Forme
- 28 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 28(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 28 quatrains
- Mots à la rime
- a d’étrange / grange féminine, classiqueb bas / plâtras masculine, classiquea boire / noire féminine, classiqueb dort / d’or masculine, non classiquea grasse / s’entasse féminine, classiqueb sec / bec masculine, classiquea charrette / crête féminine, classiqueb assoupi / accroupi masculine, classiquea extase / vase féminine, classiqueb s’arrêtant / l’étang masculine, non classiquea ardoises / turquoises féminine, classiqueb d’argent / changeant masculine, classiquea sombre / ombre féminine, classiqueb l’émail / corail masculine, classiquea oies / joies féminine, classiqueb huissiers / épiciers masculine, classiquea bourgeonne / pigeonne féminine, classiqueb contents / temps masculine, classiquea destinée / née féminine, classiqueb voir / devoir masculine, classiquea choses / roses féminine, classiqueb zélé / ailé masculine, classiquea oncque / jonque féminine, classiqueb n’eut / inconnu masculine, non classiquea plume / s’allume féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classiquea vie / envie féminine, classiqueb hideux / deux masculine, classiquea grasse / crasse féminine, classiqueb vermillonnés / nez masculine, classiquea lèvres / fièvres féminine, classiqueb cuisants / ans masculine, classiquea l’espace / passe féminine, classiqueb vol / sol masculine, classiquea flûte / culbute féminine, classiqueb redressé / gloussé masculine, classiquea tête / crête féminine, classiqueb pendant / strident masculine, classiquea calmes / palmes féminine, classiqueb pas / appas masculine, classiquea sauvages / esclavages féminine, classiqueb monts / poumons masculine, classiquea chimère / mère féminine, classiqueb yeux / mieux masculine, classiquea mère / chimère féminine, classiqueb vous / fous masculine, classiquea Qu’importe / porte féminine, classiqueb profond / vont masculine, classiquea rage / l’orage féminine, classiqueb dos / badauds masculine, classiquea l’espace / carcasse féminine, classiqueb nouveau / cerveau masculine, classiquea rêve / grève féminine, classiqueb sommets / jamais masculine, classiquea édifiante / fiente féminine, classiqueb qu’eux / gueux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
112 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La chanson des gueux, Paris, Maurice Dreyfous, éditeur, 1881· numérisation ebooksgratuits.com· Sources