La chanson des gueux, 1881· Deuxième partie Gueux de paris· Les quatre saisons
XIV. Première gelée
Voici venir l’Hiver,‖ tueur des pauvres gens.
Ainsi qu’un dur baron‖ précédé de sergents,Il fait, pour l’annoncer,‖ courir le long des ruesLa gelée aux doigts blancs‖ et les bises bourrues.On entend haleter‖ le souffle des gaminsQui se sauvent, collant‖ leurs lèvres à leurs mains,Et tapent fortement‖ du pied la terre sèche.Le chien, sans rien flairer,‖ file ainsi qu’une flèche.Les messieurs en chapeau,‖ raides et boutonnés,Font le dos rond, et dans‖ leur col plongent leur nez.Les femmes, comme des‖ coureurs dans la carrière,Ont la gorge en avant,‖ les coudes en arrière,Les reins cambrés. Leur pas,‖ d’un mouvement coquin,Fait onduler sur leur‖ croupe leur troussequin.
Oh ! comme c’est joli,‖ la première gelée !La vitre, par le froid‖ du dehors flagellée,Étincelle, au dedans,‖ de cristaux délicats,
Et papillotte sous‖ la nacre des micasDont le dessin fleurit‖ en volutes d’acanthe.Les arbres sont vêtus‖ d’une faille craquante.Le ciel a la pâleur‖ fine des vieux argents.
Voici venir l’Hiver,‖ tueur des pauvres gens.
Voici venir l’Hiver‖ dans son manteau de glace.Place au Roi qui s’avance‖ en grondant, place, place !Et la bise, à grands coups‖ de fouet sur les mollets,Fait courir le gamin.‖ Le vent dans les colletsDes messieurs boutonnés‖ fourre des cents d’épingles.Les chiens au bout du dos‖ semblent traîner des tringles.Et les femmes, sentant‖ des petits doigts friponsGrimper sournoisement‖ sous leurs derniers jupons,Se cognent les genoux‖ pour mieux serrer les cuisses.Les maisons dans le ciel‖ fument comme des Suisses.Près des chenets joyeux‖ les messieurs en chapeauVont s’asseoir ; la chaleur‖ leur détendra la peau.Les femmes, relevant‖ leurs jupes à mi-jambe,Pour garantir leur teint‖ de la bûche qui flambeÉtendront leurs deux mains‖ longues aux doigts rosés,Qu’un tendre amant fera‖ mollir sous les baisers.Heureux ceux-là qu’attend‖ la bonne chambre chaude !Mais le gamin qui court,‖ mais le vieux chien qui rôde,Mais les gueux, les petits,‖ le tas des indigents…
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 21((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a gens / sergents masculine, classiqueb rues / bourrues féminine, classiquec gamins / mains masculine, classiqued sèche / flèche féminine, classiquee boutonnés / nez masculine, classiquef carrière / arrière féminine, classiqueg coquin / troussequin masculine, classiquea gelée / flagellée féminine, classiqueb délicats / micas masculine, classiqueb d’acanthe / craquante féminine, classiquec argents / gens masculine, classiquea glace / place féminine, classiqueb mollets / collets masculine, classiquec d’épingles / tringles féminine, classiqued fripons / jupons masculine, classiquee cuisses / Suisses féminine, classiquef chapeau / peau masculine, classiqueg mi-jambe / flambe féminine, classiqueh rosés / baisers masculine, classiquei chaude / rôde féminine, classiquej indigents / gens masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
42 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La chanson des gueux, Paris, Maurice Dreyfous, éditeur, 1881· numérisation ebooksgratuits.com· Sources