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un seul est le mot juste.

La chanson des gueux, 1881· Deuxième partie Gueux de paris· Les quatre saisons

XII. Variations d’automne sur l’orgue de barbarie

Jean Richepin· 14 sizains, octosyllabes et pentasyllabes, 84 vers

La voix lamentable et meurtrieDes vieux orgues de Barbarie,Qui tour à tour chatouille et mord,Semble la voix triste et faloteD’un fou qui ricane et sangloteSur son lit de mort,

D’un fou qui râle et qui plaisante,Et qui, sans voir la mort présente,Pense à ses amours de jadis,Et de plaintes ou de blasphèmesInterrompt les adieux suprêmesDu de Profundis.

De la lugubre mélopéeSoudain la mesure est coupée.Est-ce un hoquet ? est-ce un soupir ?Un cri s’enfle et brusquement crève,Comme un flot, hurlant vers la grève,S’y vient assoupir.

Lentement la voix recommence,Et dit d’une ancienne romanceLe long refrain chargé d’ennuis.Obscure, tremblotante et douce,C’est comme une poule qui glousseans le fond d’un puits.

On se sent venir une larme.Mais le mélancolique charme,Douloureux et sentimental,À l’angle d’un couplet cocasseViolemment accroche et casseSa voix de cristal.

Et la voix saute, saute, saute,Toujours plus rapide et plus haute,Par cris durs, pointus et stridents,Qui vous font à leur chant faroucheFermer les yeux, ouvrir la bouche,Et grincer des dents.

Oh ! quelle diabolique verve !Plus vite ! plus haut ! On s’énerve,On souffre, on bâille. Tout à coupUn rire de rage et de fièvreVient vous morde au coin de la lèvreEt vous tord le cou.

Car la voix, jetant un sarcasme,Étouffe dans un accès d’asthmeRidicule, et le son pâméA l’air d’avaler des arêtesAvec les étranglements bêtesD’un chat enrhumé.

Mais le fou sait jouer son rôle,Et, s’apercevant qu’il est drôle,Se met à pleurer et se plaint.Cette plainte d’abord est telleQu’une mouche qui bat de l’aileDans un nez trop plein.

Peu à peu pourtant elle chanteSur une note si touchanteQu’elle éteint le rire moqueur ;Et d’amères rancœurs remplieSa navrante mélancolieVous va droit au cœur.

Oubliant ce qu’on vient d’entendre,On s’apitoie, on devient tendrePour le fou qui pleure toujours.Nos peines ont été les siennes,Et nous songeons à nos anciennesEt tristes amours.

Notre voix à sa voix unieChante la lente litanieDu souvenir et du regret,Chanson lointaine, monotone,Et qui ressemble au vent d’automneDans une forêt.

Et quand le pauvre fou s’arrête,Et meurt en renversant sa têteDans un sanglot original,Quand, tandis que la voix trépasse,Le de Profundis fait la basseDe l’accord final,

Quelque chose en nous se resserre,Une larme douce et sincèreDe nos yeux pensifs a coulé ;Et l’orgue en s’en allant nous laisseLa délicieuse tristesseD’un rêve envolé.

Versification

Forme
14 sizains (sizains)
Rimes
14(aabccb)
Mètre
Octosyllabes et pentasyllabes (70 de 8, 14 de 5)· profil 5, 8
Strophes
14 sizains
Mots à la rime
a meurtrie / Barbarie féminine, classiqueb mord / mort masculine, classiquec falote / sanglote féminine, classiquea plaisante / présente féminine, classiqueb jadis / Profundis masculine, classiquec blasphèmes / suprêmes féminine, classiquea mélopée / coupée féminine, classiqueb soupir / assoupir masculine, classiquec crève / grève féminine, classiquea recommence / romance féminine, classiqueb d’ennuis / puits masculine, classiquec douce / glousse féminine, classiquea larme / charme féminine, classiqueb sentimental / cristal masculine, classiquec cocasse / casse féminine, classiquea saute / haute féminine, classiqueb stridents / dents masculine, classiquec farouche / bouche féminine, classiquea verve / s’énerve féminine, classiqueb coup / cou masculine, non classiquec fièvre / lèvre féminine, classiquea sarcasme / d’asthme féminine, classiqueb pâmé / enrhumé masculine, classiquec arêtes / bêtes féminine, classiquea rôle / drôle féminine, classiqueb plaint / plein masculine, non classiquec telle / l’aile féminine, classiquea chante / touchante féminine, classiqueb moqueur / cœur masculine, classiquec remplie / mélancolie féminine, classiquea d’entendre / tendre féminine, classiqueb toujours / amours masculine, classiquec siennes / anciennes féminine, classiquea unie / litanie féminine, classiqueb regret / forêt masculine, classiquec monotone / d’automne féminine, classiquea s’arrête / tête féminine, classiqueb original / final masculine, classiquec trépasse / basse féminine, classiquea resserre / sincère féminine, classiqueb coulé / envolé masculine, classiquec laisse / tristesse féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La chanson des gueux, Paris, Maurice Dreyfous, éditeur, 1881· numérisation ebooksgratuits.com· Sources