La mer, 1894· Les grandes chansons· VII La gloire de l’eau
« Ce que la science imagine »
Ce que la science imagine,Homme, n’en sois pas offensé !Plus humble fut ton origine,Plus haut ton vol s’est élancé.
Laisse aux mystiques théoriesL’hypothèse d’un ciel perdu,Où de tes mains endoloriesTu frappes sans être entendu,
Où vainement ton rêve espèreRetrouver l’ancien ParadisDuquel Dieu comme un mauvais pèreA chassé ses enfants maudits.
Oui, je sais, dans cette naissanceIllustre ton cœur se complait.Te croire de divine essence.Même déchu, même incomplet,
Cela, penses-tu, te rehausse :C’est ton titre, c’est ton blason.Eh bien ! non. Conclusion fausse.Ta vanité n’a pas raison.
Être un demi-dieu dont la chuteVa chaque jour se dégradant,D’ange devenir presque brute,Voilà ton vœu le plus ardent.
Quoi ! c’est un sort digne d’envie ?Non, non. Et combien celui-làOù la science te convieEst plus superbe ! Écoute-la.
Pour venir à nous la matièreA dû par coups multipliésEngloutir comme un cimetièreDes corps, des êtres, par milliers.
À travers ses métamorphosesTous ces êtres dont nous sortonsContre les tourbillons des causesLuttaient, éperdus, à tâtons.
Se façonnant aux circonstances,Aux chocs, aux besoins, aux milieux,Mais toujours en efforts intensesToujours en marche vers le mieux.
Ô marche auguste et triomphale !Ces ténèbres où nous passions,Est-ce donc ça qui nous ravale.Ou les vieilles damnations ?
Lequel vaut mieux pour une race.D’avoir son germe dans le litOu d’un vilain qui se décrasse,Ou d’un noble qui s’avilit ?
Quel est donc le lot le moins sombre,Quel est le destin le plus grand,D’être le feu qui sort de l’ombreOu celui que l’ombre reprend ?
Et si l’orgueil trouve son compteÀ quelque chose, n’est-ce pasÀ cette escalade qui monteDu ver à l’homme, pas à pas ?
L’antique genèse illusoireA-t-elle autant de majestéQue ces combats de l’infusoireÀ l’assaut de l’humanité ?
Homme, relève donc la têteVers ton passé ; ne rougis pointD’avoir pour ancêtre la bêteEt même moins encor, ce point
Perdu sous la mer primitive,Où jadis mécaniquementSe forma la cellule activePar un chimique accouplement.
Le connaître, en la nuit épaisseAvoir retrouvé ce chemin.C’est la gloire de notre espèce.C’est la fleur de l’orgueil humain.
C’est le prix de sa patience,De ses vœux enfin entendus,C’est vraiment l’arbre de scienceNous livrant ses fruits défendus.
C’est la rédemption nouvelleQui nous redresse les genoux.C’est le grand Tout qui se révèleEn prenant conscience en nous,
C’est l’apothéose où s’exalteSon passé dans notre présent,Cependant que nous faisons halteSur cette cime en nous disant :
Partis des atomes infimesPour gravir jusqu’à ces hauteurs,C’est donc nous-mêmes qui nous fîmes,Et nous sommes nos créateurs !
Versification
- Forme
- 22 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 22(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 22 quatrains
- Mots à la rime
- a imagine / origine féminine, classiqueb offensé / élancé masculine, classiquea théories / endolories féminine, classiqueb perdu / entendu masculine, classiquea espère / père féminine, classiqueb Paradis / maudits masculine, classiquea naissance / essence féminine, classiqueb complait / incomplet masculine, classiquea rehausse / fausse féminine, classiqueb blason / raison masculine, classiquea chute / brute féminine, classiqueb dégradant / ardent masculine, classiquea d’envie / convie féminine, classiqueb celui-là / Écoute-la masculine, classiquea matière / cimetière féminine, classiqueb multipliés / milliers masculine, classiquea métamorphoses / causes féminine, classiqueb sortons / tâtons masculine, classiquea circonstances / intenses féminine, classiqueb milieux / mieux masculine, classiquea triomphale / ravale féminine, classiqueb passions / damnations masculine, classiquea race / décrasse féminine, classiqueb lit / s’avilit masculine, classiquea sombre / l’ombre féminine, classiqueb grand / reprend masculine, classiquea compte / monte féminine, classiqueb pas masculine, classiquea illusoire / l’infusoire féminine, classiqueb majesté / l’humanité masculine, classiquea tête / bête féminine, classiqueb point masculine, classiquea primitive / active féminine, classiqueb mécaniquement / accouplement masculine, classiquea épaisse / espèce féminine, classiqueb chemin / humain masculine, classiquea patience / science féminine, classiqueb entendus / défendus masculine, classiquea nouvelle / révèle féminine, classiqueb genoux / nous masculine, classiquea s’exalte / halte féminine, classiqueb présent / disant masculine, classiquea infimes / fîmes féminine, classiqueb hauteurs / créateurs masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La mer, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1894· numérisation wikisource.org· Sources