La mer, 1894· Les grandes chansons· VII La gloire de l’eau
« Comment dans cette vase aux clapotements mous »
Comment dans cette vase‖ aux clapotements mousOù les derniers volcans‖ soulevaient des remous,Comment sous l’action‖ et les forces amiesDu soleil, des foyers‖ souterrains, des chimies,Du temps, comment a pu‖ s’opérer en un pointCette genèse, c’est‖ ce que l’un ne sait point.Des corps simples à la‖ cellule, à la monère,Par quels chemins passa‖ la substance ternaire,Puis quaternaire, pour‖ s’albuminoïderEt s’agréger, vivante,‖ on n’en peut décider.Le carbone de l’air,‖ alors en abondanceDans l’atmosphère encore‖ irrespirable et dense.Avec les gaz de l’eau‖ d’abord combina-t-ilOu l’âcre ammoniaque‖ ou l’azote subtil ?Ou bien est-ce plutôt‖ par le cyanogèneQue se noua l’anneau‖ primitif de la chaîne,Gaz instable, mobile‖ et propice aux hymens ?La science n’a pas‖ éclairé ces chemins.Mais un point lumineux‖ dans cette ombre douteuse,C’est que de ces hymens‖ l’eau fut l’entremetteuse,Et qu’il fallut son lit‖ ouvert à tous les ventsPour engendrer enfin‖ les premiers corps vivants.Aujourd’hui même encor,‖ comme en ce temps antique,On a pu la surprendre‖ au fond de l’AtlantiqueEn pleine éclosion‖ du germe originelAyant pour dernier fruit‖ l’organisme charnel,Embryon de ce qui‖ plus tard doit être un homme.Un être existe là,‖ que la science nommeBathybius, un être‖ informe, sans couleur,Une larve plutôt‖ qu’un être, une pâleurEncor plus qu’une larve,‖ une ombre clandestine,Semblable à du blanc d’œuf,‖ à de la gélatine,Quelque chose de vague‖ et d’indéterminé.Ce presque rien, pourtant,‖ il existe. Il est né,Il se nourrit, respire,‖ et marche et se contracte,Et multiplie, et c’est‖ de la matière en acte.Sous le plus simple aspect,‖ sans créments superflus.C’est du protoplasma‖ vivant, et rien de plus.Qu’un fragment de ce corps‖ s’en détache, et que l’ondeEn transporte autre part‖ la bribe vagabonde,À ce nouveau milieu‖ cet obscur ouvrierD’une forme nouvelle‖ ira s’approprier.D’amorphe il deviendra‖ fini. C’est une sphère.De ce rien qu’il était,‖ déjà comme il diffère !Il évolue encor,‖ se centre, en même tempsAllonge autour de lui‖ des filaments flottants.Sont-ce des membres ? Oui.‖ Mieux, même : des organes.Et la vie à présent‖ avec tous ses arcanesPeut s’épandre, grandir,‖ se différencier,Et, partant de cet humble‖ et vague devancier,Racine d’où jaillit‖ l’arbre de nos ancêtres,Gravir tous les degrés‖ de l’échelle des êtres.Ô vie, ô flot montant‖ et grondant, je te voisProduire l’animal,‖ plante et bête à la fois,Te transformer sans fin‖ depuis ces anciens types,Devenir l’infusoire,‖ entrer dans les polypes,Monter toujours, des corps‖ multiplier l’essaim.Être, sans t’y fixer,‖ l’astérie et l’oursin,Pétrifiée un temps‖ au lis de l’encrinite,Repartir en nautile,‖ évoquer l’ammonite.Et du céphalopode‖ évoluer deversL’innombrable tribu‖ d’anélides des vers.Monter toujours, sans faire‖ un seul pas inutile,Jusqu’au plésiosaure‖ engendré du reptile,Lui donner du lézard‖ le sternum cuirassé.Dans ses pattes déjà‖ rêver le cétacé,Puis au ptérodactyle‖ ouvrir l’essor d’une aile,Monter, monter toujours‖ dans l’onde maternelle,Monter de cette ébauche‖ au narval, au dauphin.Au phoque, à la baleine,‖ au mammifère enfin,Et dans ce mammifère‖ achever ton ouvragePar ces fils derniers nés‖ qui jusques à notre âgeDe rameaux en rameaux‖ auront pour floraisonL’homme droit sur ses pieds‖ et fort de sa raison.
Versification
- Forme
- 1 distiques (distiques)
- Rimes
- 37((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 1 distiques
- Mots à la rime
- a mous / remous masculine, classiqueb amies / chimies féminine, classiquec point masculine, classiqued monère / ternaire féminine, classiquee s’albuminoïder / décider masculine, classiquef abondance / dense féminine, classiqueg combina-t-il / subtil masculine, classiqueh cyanogène / chaîne féminine, classiquei hymens / chemins masculine, classiquej douteuse / l’entremetteuse féminine, classiquek vents / vivants masculine, classiquel antique / l’Atlantique féminine, classiquem originel / charnel masculine, classiquen homme / nomme féminine, classiqueo couleur / pâleur masculine, classiquep clandestine / gélatine féminine, classiqueq d’indéterminé / né masculine, classiquer contracte / acte féminine, classiques superflus / plus masculine, classiquet l’onde / vagabonde féminine, classiqueu ouvrier / s’approprier masculine, classiquev sphère / diffère féminine, classiquew temps / flottants masculine, classiquex organes / arcanes féminine, classiquey différencier / devancier masculine, classiquez ancêtres / êtres féminine, classiquea vois / fois masculine, classiqueb types / polypes féminine, classiquec l’essaim / l’oursin masculine, classiqued l’encrinite / l’ammonite féminine, classiquee devers / vers / cuirassé / cétacé masculine, équivalentef inutile / reptile féminine, classiqueg aile / maternelle féminine, non classiqueh dauphin / enfin masculine, classiquei ouvrage / âge féminine, classiquej floraison / raison masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
74 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La mer, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1894· numérisation wikisource.org· Sources