La mer, 1894· Les grandes chansons· VII La gloire de l’eau
« De la mer nourricière, ô terre inassouvie »
De la mer nourricière,‖ ô terre inassouvie,Je t’apporte le lait‖ dont s’entretient ta vie.
À tes brûlantes soifs‖ qu’elle sait apaiserJ’apporte la fraîcheur‖ de son divin baiser.
Ce baiser qu’en ton sein,‖ pieuse, tu renfermes,Y fait s’épanouir‖ l’éclosion des germes.
À tous les éléments‖ de ce sein ténébreuxIl se mêle et les force‖ à se mêler entre eux.
Ainsi naissent tes prés‖ aux herbes pullulantesOù les troupeaux joyeux‖ paissent le suc des plantes.
Ainsi naissent les champs‖ dorés par les moissonsEt tes bois pleins de fleurs,‖ de nids et de chansons.
Ainsi, te bénissant,‖ toute ta génitureTrouve dans ton giron‖ le gîte et la pâture.
Ainsi le plus aimé‖ de tous tes Benjamins,L’homme, dans tes trésors‖ peut prendre à pleines mains.
Que d’autres soins encor‖ j’ai pour lui, plus vulgaires,Mais sans quoi, lui qui s’en‖ croit tant, ne serait guères !
N’est-ce pas moi qui fais‖ de mon poids rassembléSe mouvoir les moulins‖ qui farinent son blé ?
Plus forte que cent bras‖ brandis par cent échines,N’est-ce pas ma vapeur‖ qui trime en ses machines ?
Mais de ces bienfaits-là‖ tes regards sont témoins.Il en est d’autres, plus‖ secrets, que tu sais moins.
Mes brumes, que le vent‖ roule de son haleine,Enveloppent ton corps‖ comme un manteau de laine.
Grâce à lui, la chaleur‖ indispensable au solVers l’espace attirant‖ ne peut prendre son vol.
Grâce à lui, le soleil‖ de son feu qui t’accableModère, tamisé,‖ l’incendie implacable.
Je t’emprisonne ainsi‖ dans un tiède cachotOù tu n’as à la fois‖ ni trop froid ni trop chaud.
Si j’ôtais cet écran‖ qui court de place en place,Tu serais tour à tour‖ ou de braise ou de glace.
De l’équateur ardent‖ aux pôles refroidisJe mène en deux courants‖ la douceur des midis.
Puis des pôles gelés‖ aux tropiques en flammeJe ramène l’air frais‖ que ce brasier réclame.
J’arrache aux flancs des rocs‖ et j’entraîne à la merLes sels qui rendent sain‖ son élixir amer.
Sans eux, malgré les vents,‖ sa liqueur corrompueNe serait qu’un marais‖ croupissant et qui pue.
Si je ne lui portais‖ ce tribut précieux,Le souffle de la peste‖ emplirait tous vos cieux.
Mais à quoi bon compter‖ ce que je fais encorePour toi que je nourris,‖ et protège, et décore ?
Tous tes honneurs, c’est moi‖ qui les ai mérités,Terre ; car tu ne vis‖ que de mes charités.
Pour que tu sois la terre,‖ ô roc, il faut qu’il pleuve ;Il te faut l’eau, nuage,‖ et pluie, et source, et fleuve.
Si je te refusais‖ mes larmes que tu bois,Ton pauvre front tout nu‖ serait chauve de bois ;
Sur tes flancs racornis‖ tes mamelles aridesSe ratatineraient‖ aux crevasses des rides ;
Ta chair s’effiloquant‖ ainsi qu’un oripeau,Ton squelette en granit‖ viendrait trouer ta peau ;
Et tu ne serais plus,‖ dans la mort endormie,Que le corps desséché‖ d’une vieille momie.
Mais ne crains rien : je l’aime‖ et tu ne mourras pas.Le travail que je fais‖ a pour moi trop d’appas !
M’exhaler de la mer,‖ m’envoler vers la nue,Te baiser, puis rentrer‖ là d’où je suis venue,
C’est plaisir toujours vierge‖ et toujours renaissantPour mon âme sans fin‖ qui monte et redescend.
Quand je t’ai pénétrée‖ ainsi par chaque pore,Je m’écoule, ruisseau ;‖ brouillard, je m’évapore ;
Puis, pour recommencer,‖ ou brouillard, ou ruisseau,Je retourne avec joie‖ à la mer, mon berceau.
Car tout ce que j’ai dit‖ de moi, c’est d’elle seuleQu’il faut le dire. Elle est‖ la mère. Elle est l’aïeule.
Elle est la mère où tout‖ revient incessamment,La mère où tout retrouve‖ un rajeunissement.
Même ton souffle et ta‖ parole, ô bouche humaine.L’air qui les vaporise‖ à la mer les ramène.
Toutes les eaux, coulants‖ ou voltigeants essaims.Au bout de leur voyage‖ ont pour ruche ses seins.
Elles y font le miel‖ délicieux et mondeDont fleurit chaque jour‖ le renouveau du monde.
Ô ruche merveilleuse !‖ ô seins que je gonflais !C’est eux qu’il faut chanter.‖ Terre, homme, chantez-les !
Chantez la mer qui fut‖ votre génératrice !Chantez son eau qui reste‖ encor votre nourrice !
Chantez sa gloire, vous‖ qui faites des chansonsDont le verbe est parlant‖ mieux que mes vagues sons !
Chantez, vous, les humains,‖ dont les lèvres déclosesSavent dire l’essence‖ et la marche des choses !
Chantez pour vous, et pour‖ l’animal impuissantQui n’a pas le secret‖ d’exprimer ce qu’il sent !
Chantez la mer, chantez‖ son hosanna de reine !Chantez, et qu’en passant‖ mon tourbillon l’entraîne.
Afin que je redise‖ en accents triomphantsÀ son cœur maternel‖ le cœur de ses enfants !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 46(aa)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 46 distiques
- Mots à la rime
- a inassouvie / vie féminine, classiquea apaiser / baiser masculine, classiquea renfermes / germes féminine, classiquea ténébreux / eux masculine, classiquea pullulantes / plantes féminine, classiquea moissons / chansons masculine, classiquea géniture / pâture féminine, classiquea Benjamins / mains masculine, classiquea vulgaires / guères féminine, classiquea rassemblé / blé masculine, classiquea échines / machines féminine, classiquea témoins / moins masculine, classiquea haleine / laine féminine, classiquea sol / vol masculine, classiquea t’accable / implacable féminine, classiquea cachot / chaud masculine, classiquea place / glace féminine, classiquea refroidis / midis masculine, classiquea flamme / réclame féminine, classiquea mer / amer masculine, classiquea corrompue / pue féminine, classiquea précieux / cieux masculine, classiquea encore / décore féminine, classiquea mérités / charités masculine, classiquea pleuve / fleuve féminine, classiquea bois masculine, classiquea arides / rides féminine, classiquea oripeau / peau masculine, classiquea endormie / momie féminine, classiquea pas / d’appas masculine, classiquea nue / venue féminine, classiquea renaissant / redescend masculine, classiquea pore / m’évapore féminine, classiquea ruisseau / berceau masculine, classiquea seule / l’aïeule féminine, classiquea incessamment / rajeunissement masculine, classiquea humaine / ramène féminine, classiquea essaims / seins masculine, classiquea monde féminine, classiquea gonflais / chantez-les masculine, classiquea génératrice / nourrice féminine, classiquea chansons / sons masculine, classiquea décloses / choses féminine, classiquea impuissant / sent masculine, classiquea reine / l’entraîne féminine, classiquea triomphants / enfants masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La mer, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1894· numérisation wikisource.org· Sources