La mer, 1894· Les grandes chansons
VIII. La mort de la mer
Car tu mourras aussi,‖ toi qu’on croit immortelle.Toi que notre louange‖ et nos vœux complaisantsT’ayant faite déesse,‖ adoraient comme telle.
Vieille, tu n’auras pas‖ toujours, toujours, quinze ans.Tu connaîtras aussi‖ les chevaux qu’on débride,Et les adieux forcés‖ aux jours agonisants,
Et les cheveux blanchis,‖ et l’implacable ride,Et la seconde enfance‖ aux pas irrésolus,Et la décrépitude‖ à l’haleine putride.
Tu connaîtras cette heure‖ où de pleurs superflusOn tâche à ranimer‖ les antiques verveinesQui fanent dans vos doigts‖ et ne fleuriront plus.
Cette heure des regrets‖ et des oraisons vainesOù l’on veut rappeler‖ le printemps qui s’enfuit.Où le sang plus épais‖ se glace dans les veines.
Où la chanson du cœur‖ s’éteint à petit bruit.Où l’on sent lentement‖ au fond de sa prunelleLe soleil las descendre‖ en l’éternelle nuit.
Et ce n’est pas le vent‖ qui viendra de son aileFondre à force d’amour‖ tes membres desséchés,C’est la terre au corps mou‖ qui t’aura bue en elle.
Pour apaiser sa soif‖ et nourrir ses rochers,Tous les sels et les sucs‖ de tes eaux généreusesDans son sein peu à peu‖ se seront épanchés.
Car c’est, en la baisant,‖ ta tombe que tu creusesÀ toujours y passer,‖ tes mobiles vapeursS’immobiliseront‖ dans ses chairs ténébreuses.
Longtemps tu te fieras‖ à ses fleuves trompeursPour te les ramener‖ de leurs courses secrètes,Et tu ne verras point‖ que leurs molles torpeurs
En gardent le meilleur‖ dans d’obscures retraites.Et que pour enrichir‖ le sol tu t’appauvris,Car il ne te rend pas‖ tout ce que tu lui prêtes.
En même temps, sous une‖ averse de débrisTon lit s’exhaussera‖ par d’insensibles cruesDe tous les ossements‖ de ceux que tu nourris.
Et ces larves un jour‖ au soleil apparuesY serviront d’assise‖ aux continents nouveauxOù tes flots briseront‖ les socs de leurs charrues.
Ainsi, la terre et toi‖ confondant vos niveaux.C’est le tien qui devra‖ subir la loi dernière.La lutte est inégale‖ entre vos cœurs rivaux.
Elle si mendiante‖ et toi trop aumônière.Grâce à tes charités‖ son triomphe est certain.C’est elle qui sur toi‖ plantera sa bannière.
Et tu reculeras‖ d’un pas chaque matin,D’un autre pas encor‖ chaque soir devant elle.Elle te prendra tout,‖ tes vagues de satin,
Tes plages d’or et tes‖ écumes de dentelle ;Elle mettra ton corps‖ ratatiné tout nu ;Et tu devras mourir,‖ alors, pauvre immortelle !
Oh ! quel jour ! Je le vois‖ en rêve. Il est venu.De cette immensité‖ radieuse et mobileIl ne reste plus rien‖ qu’un lac au flot menu.
Une vase où frémit‖ un brin d’algue débile,Un marais croupissant,‖ morne et silencieux,Épais comme un crachat,‖ noir comme de la bile.
Quelques agonisants‖ sont là, buvant des yeux.Humant à pleins poumons‖ ce peu d’eau qui demeureEt qui va dans l’instant‖ s’exhaler vers les cieux.
Connaissant qu’eux aussi‖ mourront à la même heureOù la brume suprême‖ aura quitté le sol,Ils tremblent, sans pouvoir‖ empêcher qu’elle meure.
Comme au lit d’un malade‖ on guette encor le vol,Sur un miroir, de son‖ haleine exténuée,Par moments vers l’espace‖ ils redressent leur col
Pour voir sur l’implacable‖ azur quelque nuée.Mais le souffle qui va‖ s’envoler est trop peuPour ternir ce mincir‖ de sa vague buée.
Il s’évanouira‖ dans cet abîme bleu.Il s’y sera fondu‖ sans marquer qu’il y passe,Sans même que personne‖ ait pu lui dire adieu.
Et pourtant, ce qui fuit‖ avec lui dans l’espace.Ce qui disparaît là‖ pour ne revenir plus,À jamais absorbé‖ par l’infini rapace,
C’est l’antique fracas‖ des flux et des reflux.C’est l’hymne séculaire‖ entonné par les grèves,Les fleuves, les moissons‖ et les bois chevelus ;
C’est tout ce qui vibrait,‖ clamait, chantait sans trêves :La plante, et l’animal,‖ et le cœur agitéDe l’homme où bouillonnaient‖ tant de vœux, tant de rêves
C’est avec tous ses bruits‖ toute l’humanité,Depuis les jours lointains‖ où nous étions des brutesAu jours où l’on bâtit‖ la dernière cité ;
C’est nos ambitions,‖ nos pensers et nos luttes,Les générations‖ à l’assaut du progrèsMontant toujours malgré‖ les haltes et les chutes ;
C’est le savoir tenace‖ et vainqueur des secrets,Les arts extasiés‖ comme une épiphanie,L’amour où l’infini‖ se montre de si près
Qu’à l’éclair du baiser‖ et de la chair unieIl semble que d’un coup‖ l’éternel universS’épanouit au fond‖ de cette fleur bénie ;
C’est tous les horizons‖ que nous aurons ouverts :C’est tous les noms sacrés‖ de toutes les histoires.Tous les trouveurs de lois,‖ tous les chanteurs de vers.
Tous les triomphateurs‖ debout sur leurs victoiresTous les héros qui pour‖ éclairer le cheminOnt offert aux bûchers‖ leurs corps expiatoires.
Tous ceux d’hier, tous ceux‖ qu’on aura vus demain.Tous ceux qui par la flamme,‖ une fois allumée,Inextinguible aura‖ passé de main en main ;
C’est la terre vivante‖ et par nous exprimée,C’est notre âme et la sienne‖ aussi, c’est tout celaQui dans cette vapeur‖ va partir en fumée !
Oh ! dans vos cœurs pieux‖ plutôt absorbez-la.Derniers êtres penchés‖ sur cette moribonde !Ne la laissez pas fuir‖ et s’envoler de là !
Car la source divine‖ où l’existence abondeEst tarie, et les vieux‖ espoirs sont superflusDes retours qu’eut jadis‖ sa marche vagabonde.
Sa vigueur est à bout.‖ Les temps sont révolus.Et quand s’exhalera‖ de sa bouche si pâleCe souffle qui jamais‖ n’y redescendra plus,
Ce sera de la terre‖ aussi le dernier râle ;Après quoi, décharnés,‖ ses membres raidiront,Et le vent de la mort‖ gercera de son hâle
Ce cadavre hagard‖ tournant toujours en rond,Qui n’ira même pas‖ contre un astre de foudreDe son hideux squelette‖ un jour briser le front.
Mais qui se réduira‖ sinistrement en poudre,Et que l’éternel gouffre‖ aux incessants travauxDans ses chaos futurs‖ finira de dissoudre
Pour servir de fumier‖ à des mondes nouveaux.Ô mer, ne pousse pas‖ vers cette heure dernièreD’un galop si fougueux‖ l’élan de tes chevaux !
Laisse un peu reposer‖ leur flottante crinière.Ne te dépense pas‖ à trop de charités.Longtemps, longtemps encor‖ dans ta beauté plénière
Berce tous tes enfants‖ sous ta force abrités.Songe que, toi partie,‖ ô divine nourrice,Il ne restera rien‖ à ces déshérités.
Pour que plus lentement‖ ta mamelle tarisse.Sois ménagère enfin‖ de son lait précieux.Ô mer prodigue, apprends‖ à ton cœur l’avarice.
Ne souffle pas si fort‖ vers les avides cieuxCes vivantes vapeurs‖ qu’un jour nos tristes racesY chercheront en vain‖ pour rafraîchir leurs yeux.
Ne dilapide plus‖ le trésor de tes grâcesÀ l’espace, au soleil,‖ au vent, au sol voleurQui le boivent sans fin‖ de leurs lèvres voraces.
Ô mer, que ton printemps‖ se garde dans sa fleur !Ô mer, ne hâte point‖ l’heure du noir mystèreOù dans l’exhalaison‖ de ton suprême pleur
S’envoleront notre être‖ et l’âme de la terre !Ô mer qui nous as faits,‖ ô mer que nous aimons,Mer adorable, mer‖ bonne, mer salutaire,
Mer aux cheveux d’argent‖ coiffés de goëmons,Mer qui portes l’Avril‖ dans ta verte prunelle,Ô chair de notre chair,‖ ô vent de nos poumons,
Ô mer qui nous parais‖ la jeunesse éternelle,Oh ! laisse-nous longtemps‖ encor dans l’avenirCroire à cette jeunesse‖ et rajeunir en elle.
Et nous imaginer‖ qu’elle ne peut finir,Et toujours en vouloir‖ l’incessante caresse,Et la faire à nos vers‖ incessamment bénir,
Et la boire sur ta‖ bouche d’enchanteresseSans y voir les baisers‖ s’éteindre agonisants,Et sans jamais sentir,‖ ô Mer, vieille maîtresse,
Versification
- Forme
- Terza rima classique (terza rima)
- Rimes
- 53(aba) b
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a immortelle / telle féminine, classiqueb complaisants / ans / agonisants masculine, classiqueb débride / ride / putride féminine, classiqueb irrésolus / superflus / plus masculine, classiqueb verveines / vaines / veines féminine, classiqueb s’enfuit / bruit / nuit masculine, classiqueb prunelle / aile / elle féminine, classiqueb desséchés / rochers / épanchés masculine, classiqueb généreuses / creuses / ténébreuses féminine, classiqueb vapeurs / trompeurs / torpeurs masculine, classiqueb secrètes / retraites / prêtes féminine, classiqueb t’appauvris / débris / nourris masculine, classiqueb crues / apparues / charrues féminine, classiqueb nouveaux / niveaux / rivaux masculine, classiqueb dernière / aumônière / bannière féminine, classiqueb certain / matin / satin masculine, classiqueb elle / dentelle / immortelle féminine, classiqueb nu / venu / menu masculine, classiqueb mobile / débile / bile féminine, classiqueb silencieux / yeux / cieux masculine, classiqueb demeure / heure / meure féminine, classiqueb sol / vol / col masculine, classiqueb exténuée / nuée / buée féminine, classiqueb peu / bleu / adieu masculine, classiqueb passe / l’espace / rapace féminine, classiqueb plus / reflux / chevelus masculine, classiqueb grèves / trêves / rêves féminine, classiqueb agité / l’humanité / cité masculine, classiqueb brutes / luttes / chutes féminine, classiqueb progrès / secrets / près masculine, classiqueb épiphanie / unie / bénie féminine, classiqueb univers / ouverts / vers masculine, classiqueb histoires / victoires / expiatoires féminine, classiqueb chemin / demain / main masculine, classiqueb allumée / exprimée / fumée féminine, classiqueb cela / absorbez-la / là masculine, classiqueb moribonde / abonde / vagabonde féminine, classiqueb superflus / révolus / plus masculine, classiqueb pâle / râle / hâle féminine, classiqueb raidiront / rond / front masculine, classiqueb foudre / poudre / dissoudre féminine, classiqueb travaux / nouveaux / chevaux masculine, classiqueb dernière / crinière / plénière féminine, classiqueb charités / abrités / déshérités masculine, classiqueb nourrice / tarisse / l’avarice féminine, classiqueb précieux / cieux / yeux masculine, classiqueb races / grâces / voraces féminine, classiqueb voleur / fleur / pleur masculine, classiqueb mystère / terre / salutaire féminine, classiqueb aimons / goëmons / poumons masculine, classiqueb prunelle / éternelle / elle féminine, classiqueb l’avenir / finir / bénir masculine, classiqueb caresse / d’enchanteresse / maîtresse féminine, classiqueb agonisants / ans masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
160 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La mer, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1894· numérisation wikisource.org· Sources