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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La mer, 1894· Les grandes chansons

I. La vieille

Jean Richepin· strophes régulières, octosyllabes, 138 vers

Ah ! la vieille, la vieille, la vieille,Qui croyait avoir quinze ans !

Elle est plus vieille que la terre.Elle a le corps flasque et flottant.Elle râle. C’est un mystère,Qu’étant pareille, on l’aime autant.

Elle est la grande inassouvieDont les désirs inapaisésAu feu d’une éternelle envieRenaissent de tous les baisers.

Elle a des balafres, des rides,Les cheveux et les poils tout blancs.On meurt sur des tétons aridesSans pouvoir engrosser ses flancs.

Elle est la vieille et folle gueuseQui raccroche les pubertésAux coups de sa croupe fougueuse,Entre ses genoux écartés.

Elle est la gouge aux dents cruellesQui dévore tous ses amants,Et dont la couche a pour ruellesDes gouffres remplis d’ossements.

Quand, tout visqueux de sa peau glauque.On sort épuisé de ses bras,Elle vous dit d’une voix rauque :J’en veux encor. Tu reviendras.

Et l’on revient à l’amoureuseMalgré ses éreintants assautsQui vous font la poitrine creuseEt qui vous démoellent les os.

Elle est plus vieille que la terre,Et pourtant on l’aime encor mieux.Jamais on ne se désaltèreDe la jeunesse de ses yeux.

Ah ! la vieille, la vieille, la vieille,Qui paraît avoir quinze ans !

Pourquoi dire qu’elle est morose ?Elle rit au ciel du matinQui fait chatoyer un feu roseSur sa robe de vert satin.

Pourquoi dire qu’elle est colère ?La voici calme, sans brisants,Obéissante, et qui tolèreLes coups d’un mousse de dix ans.

Pourquoi dire qu’elle est méchante ?À flots menus et gringaletsJe la vois qui court, danse et chanteEn jonglant avec les galets.

Pourquoi dire qu’elle est amère ?C’est la plus douce aux indigents.Deux fois par jour elle est la mèreNourricière des pauvres gens.

Pourquoi dire qu’elle est sournoise ?Elle n’a de sursauts nerveuxQue si le vent lui cherche noise,La gifle et la prend aux cheveux.

Pourquoi dire qu’elle est traîtresse ?Vieux mathurin qui l’aimas tant.Tu l’eus cinquante ans pour maîtresseEt c’est elle encor qui t’attend.

Pourquoi dire qu’elle est féline ?Barques légères, bateaux lourds,Sans griffer elle vous câlineEntre ses pattes de velours.

Pourquoi dire qu’elle est funèbre ?Au soleil, c’est un diamant ;Et quand sa face s’enténèbre,C’est le miroir du firmament.

Ah ! la vieille, la vieille, la vieille,Qui n’a pas plus de quinze ans.

Pourquoi dire qu’elle est jolieEt fidèle à ses amoureux,Et sans colère et sans folieEt sans amertume pour eux ?

Pourquoi dire qu’elle est charmante,Rose en robe de vert satin,Et rieuse comme une amante,Et claire, et douce, la catin ?

La voici soûle, échevelée,Qui griffe, grince, cogne et mord,Et hurle ainsi qu’une mêléeOù tout le monde crie : À mort !

Ses vagues sont des langues vertesDardant leur bave vers le ciel,Puis bâillent en gueules ouvertesAux babines couleur de fiel.

Ses galets qui roulent sans trêveAu bord de son gosier béantFont cataracter sur la grèveDes vomissures de géant.

Ses roches aux dents carnassièresOù s’étripent les matelotsOnt l’air de lubriques sorcièresRetroussant leurs jupons de flots.

Elle, la vieille au regard torve,Aux crachats d’écume, aux seins mous.Elle tord, tout gluant de morve,Son ventre plissé de remous,

Et se rue au chenal des havres,Son flux drapé comme un linceul,En jonglant avec des cadavresDans un hideux cavalier seul.

Ah ! la vieille, la vieille, la vieille,Qu’a des ans, des ans, des ans !

Et puis après ? Pourtant, je t’aime,Ô vieille enjôleuse, et je veuxT’avoir malgré mon anathème,Et me rouler dans tes cheveux.

Sur ce lit d’algue où tu te vautres,Avec toi je veux me vautrer.À mon tour, même après tant d’autres.Je veux te prendre et t’éventrer.

Sûr que tu seras la plus forte,Je veux te coucher sur les reins.Tu me boiras aussi. Qu’importe,Si d’abord sous moi je t’étreins !

Je veux ta chair enveloppante,Tes baisers chatouillants et longs,Ta caresse qui vous serpenteDe la nuque jusqu’aux talons.

Je veux sentir mon corps en flammeFroidir entre tes seins visqueux ;Je veux que mon être s’y pâme,Et coule, et se fonde avec eux.

Je te veux, fantôme, chimère,Corps fluide et tumultueux,Ô maîtresse, ô mère, ô grand’mère,Rêve d’un rut incestueux,

Ô divine génératriceDe qui tous nous sommes sortis,Et qui nous rouvres ta matriceAmoureuse de ses petits,

Ô vieille, vieille, d’où ruisselleToute jeunesse incessamment,Vieille catin toujours pucelleDont l’homme est le fils et l’amant !

Ah ! la vieille, la vieille, la vieille,Qui toujours aura quinze ans !

Versification

Forme
Strophes régulières
Rimes
32(abab)
Mètre
Octosyllabes
Mots à la rime
a terre / mystère féminine, classiqueb flottant / autant masculine, classiquea inassouvie / envie féminine, classiqueb inapaisés / baisers masculine, classiquea rides / arides féminine, classiqueb blancs / flancs masculine, classiquea gueuse / fougueuse féminine, classiqueb pubertés / écartés masculine, classiquea cruelles / ruelles féminine, classiqueb amants / d’ossements masculine, classiquea glauque / rauque féminine, classiqueb bras / reviendras masculine, classiquea l’amoureuse / creuse féminine, classiqueb assauts / os masculine, classiquea terre / désaltère féminine, classiqueb mieux / yeux masculine, classiquea morose / rose féminine, classiqueb matin / satin masculine, classiquea colère / tolère féminine, classiqueb brisants / ans masculine, classiquea méchante / chante féminine, classiqueb gringalets / galets masculine, classiquea amère / mère féminine, classiqueb indigents / gens masculine, classiquea sournoise / noise féminine, classiqueb nerveux / cheveux masculine, classiquea traîtresse / maîtresse féminine, classiqueb tant / t’attend masculine, classiquea féline / câline féminine, classiqueb lourds / velours masculine, classiquea funèbre / s’enténèbre féminine, classiqueb diamant / firmament masculine, classiquea jolie / folie féminine, classiqueb amoureux / eux masculine, classiquea charmante / amante féminine, classiqueb satin / catin masculine, classiquea échevelée / mêlée féminine, classiqueb mord / mort masculine, classiquea vertes / ouvertes féminine, classiqueb ciel / fiel masculine, classiquea trêve / grève féminine, classiqueb béant / géant masculine, classiquea carnassières / sorcières féminine, classiqueb matelots / flots masculine, classiquea torve / morve féminine, classiqueb mous / remous masculine, classiquea havres / cadavres féminine, classiqueb linceul / seul masculine, classiquea t’aime / anathème féminine, classiqueb veux / cheveux masculine, classiquea vautres / d’autres féminine, classiqueb vautrer / t’éventrer masculine, classiquea forte / Qu’importe féminine, classiqueb reins / t’étreins masculine, classiquea enveloppante / serpente féminine, classiqueb longs / talons masculine, classiquea flamme / pâme féminine, classiqueb visqueux / eux masculine, classiquea chimère / grand’mère féminine, classiqueb tumultueux / incestueux masculine, classiquea génératrice / matrice féminine, classiqueb sortis / petits masculine, classiquea ruisselle / pucelle féminine, classiqueb incessamment / l’amant masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

138 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La mer, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1894· numérisation wikisource.org· Sources