La mer, 1894· Les grandes chansons
II. Le souffle
Ainsi dans leurs steppes sans bornesRoulant leurs pas incohérents,Mystérieux, vagues et mornesDorment les vieux peuples errants.Mais qu’un Attila crie aux armes,Et soudain le monde en alarmesEntend chanter dans les vacarmesLeur diane de conquérants.La marche s’organise en groupes ;Les chevaux alignent leurs croupes ;Ces troupeaux deviennent des troupesEt le chaos forme des rangs.
— Au galop ! Reprenons la terre !Allons, massacrons et pillons !Où l’Arya propriétaireFait ses orges dans les sillons,Semons les fleurs plus éclatantesQui germent du pied de nos tentes,Les têtes encor dégouttantesDe pourpres et de vermillons,Et dans nos charges hors d’haleineLaissons après nous sur la plaineComme un manteau de grise laineNotre poussière en tourbillons ! —
Ils vont. Tel un guèpier rapaceEssaime en masse hors du nid.Ils vont. On dirait que l’espaceDevant leur pas se racornit.Ils vont en nombre intarissableEt pareils à des grains de sableDont la cendre est méconnaissableQuand l’ouragan les réunitEt dans son essor les entraîneSans qu’un seul atome s’égrène.Si bien que cette molle arèneRoule comme un bloc de granit.
Mais après l’Attila faroucheQui surgit en les soulevantAu souffle orageux de sa bouche,Ils sont cendre comme devant.On les voit alors se dissoudre,Et du nuage plein de foudreLe dur granit redevient poudreQui s’éparpille en se crevant,Et les hordes disséminéesRetombent à leurs destinéesEn routes indisciplinéesQui n’ont plus pour guide le vent,
Ainsi sur les steppes des vagues,Atomes de l’eau, vous rouliez,Mystérieux, mornes et vagues,Sans vous connaître, par milliers,Quand soudain passe la tempèteJetant un appel de trompetteQue l’un à l’autre on se répèteDans le désert où vous alliez.L’onde inconsistante qui couleDevient ressac, barre de houle,Lame de fond, et votre fouleEscadronne ses cavaliers.
— Au galop ! En avant ! Nous sommesSerrés dans nos gouffres étroits.Premiers nés du globe où les hommesVeulent être aujourd’hui les rois,Que notre empire ancien renaisseComme aux temps de notre jeunesse,Qu’une autre fois le sol connaisseLe linceul de nos baisers froids,Et que la terre se nivèleEncor sous une mer nouvelle,Tête ronde qui s’échevèleDe nos flots hérissés tout droits ! —
Et contre les fortes jetéesAux crampons scellés dans le rocVous poussez vos charges heurtéesDans un irrésistible choc.Votre corps mou qui se contracteEn paquets faisant cataracteForme une masse plus compacteQue le fer qui se rue en bloc.Les pierres de ciment couvertesVoient dans leurs poitrines ouvertesEntrer d’un coup vos lames vertesComme entre dans la terre un soc.
Mais c’est le souffle de l’orageQui vous soutient dans ce conflit.Votre âme obscure, c’est sa rageQui la condense et la remplit.Quand, époumonné, dans l’espaceIl fuit comme un oiseau qui passe,Le fer de votre carapaceFluide flasquement mollit,Et toute la force épandueRentre dans la calme étendueAinsi qu’une fille rendueQui retombe au creux de son lit.
Et de même notre pensée,Ô flots et peuples vagabonds,Comme vous veut être lancéePour tenter d’impossibles bonds.Nous savons bien que sur la terreSans avoir conquis le mystèreToujours dans l’ennui solitaireÉparpillés nous retombons ;Nous aimons quand même, n’importe,Le souffle fou qui nous emporteAu mystère murant sa porteDevant nos galops furibonds.
Et toujours, et quoi qu’il arrive,Ô vous, Nomades émigrants,Ô vous, flots qui battez la rive,Ô vous, mes songes délirants,Toujours nous guettons dans la nueL’éclair annonçant la venueDe la grande haleine inconnueQui met notre chaos en rangs,Qui nous jette comme une arméeHors de la paix accoutumée.Qui change en feu notre fumée,Qui change nos lacs en torrents.
Venez donc, ô semeurs d’alarmes,Orages, vents, invasions !Venez nous appeler aux armesSans que jamais nous nous lassions !Peuples endormis dans la trêve,Flots emprisonnés par la grève,Cœurs flottant aux limbes du rêve,Faut-il qu’ainsi nous languissions ?Réveillez-nous de notre couche !Souffle, souffle, haleine farouche !Soufflez sur nous à pleine bouche,Tempête, Attila, passions !
Versification
- Forme
- 11 douzains (douzains)
- Rimes
- 11(ababcccdeeed)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 11 douzains
- Mots à la rime
- a bornes / mornes féminine, classiqueb incohérents / errants masculine, classiquec armes / alarmes / vacarmes féminine, classiqued conquérants / rangs masculine, classiquee groupes / croupes / troupes féminine, classiquea terre / propriétaire féminine, classiqueb pillons / sillons masculine, classiquec éclatantes / tentes / dégouttantes féminine, classiqued vermillons / tourbillons masculine, classiquee d’haleine / plaine / laine féminine, classiquea rapace / l’espace féminine, classiqueb nid / racornit masculine, classiquec intarissable / sable / méconnaissable féminine, classiqued réunit / granit masculine, classiquee entraîne / s’égrène / arène féminine, classiquea farouche / bouche féminine, classiqueb soulevant / devant masculine, classiquec dissoudre / foudre / poudre féminine, classiqued crevant / vent masculine, classiquee disséminées / destinées / indisciplinées féminine, classiquea vagues féminine, classiqueb rouliez / milliers masculine, classiquec tempète / trompette / répète féminine, classiqued alliez / cavaliers masculine, classiquee coule / houle / foule féminine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb étroits / rois masculine, classiquec renaisse / jeunesse / connaisse féminine, classiqued froids / droits masculine, classiquee nivèle / nouvelle / s’échevèle féminine, classiquea jetées / heurtées féminine, classiqueb roc / choc masculine, classiquec contracte / cataracte / compacte féminine, classiqued bloc / soc masculine, classiquee couvertes / ouvertes / vertes féminine, classiquea l’orage / rage féminine, classiqueb conflit / remplit masculine, classiquec l’espace / passe / carapace féminine, classiqued mollit / lit masculine, classiquee épandue / étendue / rendue féminine, classiquea pensée / lancée féminine, classiqueb vagabonds / bonds masculine, classiquec terre / mystère / solitaire féminine, classiqued retombons / furibonds masculine, classiquee n’importe / emporte / porte féminine, classiquea arrive / rive féminine, classiqueb émigrants / délirants masculine, classiquec nue / venue / inconnue féminine, classiqued rangs / torrents masculine, classiquee armée / accoutumée / fumée féminine, classiquea d’alarmes / armes féminine, classiqueb invasions / lassions masculine, classiquec trêve / grève / rêve féminine, classiqued languissions / passions masculine, classiquee couche / farouche / bouche féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
132 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La mer, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1894· numérisation wikisource.org· Sources