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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La mer, 1894· Matelotes

I. Largue

Jean Richepin· 1 distiques, alexandrins, 84 vers

Cric ! crac ! sabot ! Cuiller‖ à pot !… Et je commence.Je m’en vas vous filer‖ les nœuds de ma romanceEn parler mathurin‖ comme un gabier luronQui s’est suivé le bec‖ à même un boujaron.Attention, pourtant !‖ Je ne me pose en maître,Ni ne veux jusqu’à fond‖ de cale vous en mettre.Je ne suis pas de ces‖ vieux frères premier brinQui devant qu’être nés‖ parlaient jà mathurin,Au ventre de leur mère‖ apprenant ce langage.Roulant à son roulis,‖ tanguant à son tangage.Et je n’ai pas non plus‖ mon brevet paraphé,Ni les larges fauberts‖ en garçon de café.Ces nageoires de la‖ marine militaire.Je ne suis qu’un terrien,‖ un terrien de la terre.Et n’eus pas même, fils‖ d’ancêtres paysans,L’honneur d’être embarqué‖ comme mousse à dix ans.Si j’avais fait au moins‖ un congé sur la flotte !Mais non ! — Comment sais-tu‖ la langue mateloteAlors, et de quel droit‖ prends-tu ces airs nouveaux,N’ayant jamais foulé‖ que le plancher des veaux ?— Pardon, j’ai mis le pied‖ sur le plancher des vagues,Et non comme ceux-là,‖ piteux, aux regards vagues,Qu’on volt déboutonner‖ leur col dans un hoquet,Réclamer d’une voix‖ mourante le baquet,Et tomber dans tes bras,‖ ô steward qui déploresTon frac fleuri soudain‖ d’ordres multicolores.Non, moi, j’ai navigué‖ pour de vrai, pour de bon,À la voile, mes gas,‖ et non pas au charbon,À bord de caboteurs,‖ de pêcheurs, en noviceQui mange à la gamelle‖ et qui fait son service.J’ai connu les fayots,‖ la manœuvre, le grain,Tout ce qui donne un cœur‖ solide, un pied marin.J’ai connu les ohisse !‖ en halant la poulie,Et le flot en douceur‖ et le flot en folie.Et les contes contés‖ à la poulaine, en tasAutour de quelque ancien,‖ négrier, pelletas,N’importe, mais ayant‖ cinquante ans de marée.J’ai connu les paquets,‖ la barre débarrée,Et ce sinistre cri :‖ Pare ! un homme à la mer !J’ai connu naviguer,‖ son doux et son amer,La caresse et les coups‖ des brises dans les toiles,Et les grands quarts de nuit‖ tout seul sous les étoiles.Puis c’était le retour,‖ le débardage à quai.Comme les frères, j’ai‖ sué, sacré, chiqué,En portant des ballots‖ et des cages à poules,Le dos sale et meurtri,‖ les mains pleines d’ampoules,Et la bouche fusant‖ de longs jets d’un jus noir.Puis les bamboches chez‖ l’hôtesse : À l’Entonnoir,Au Repos des gabiers,‖ Au Calfat en goguette.C’est parfois un caveau,‖ parfois une guinguette ;Mais sous terre ou dessus,‖ on y boit bougrement.Et j’y fus à la côte‖ avec tout mon gréementPlus souvent qu’à mon tour,‖ raide comme un cadavre.On y chantait aussi.‖ Des musicos du HavreÀ ceux de Saint-Nazaire‖ en passant par Bordeaux,Avant l’heure où l’on sombre‖ affalé sur le dos,Vous ne vous doutez pas‖ combien de matelotesJe gueulais, en guinchant,‖ les poings dans mes culottesJ’en composai le texte‖ et la musique aussi,Sans les écrire ; et, sauf‖ huit ou dix que voici,Tout ça s’est égrené‖ de ma mémoire. Certe,Ça ne valait pas mieux,‖ et ce n’est pas grand’perte.Vers de bric et de broc !‖ De broc surtout. Pourtant,J’en ai fait de meilleurs‖ dont je suis moins content.Car ces couplets boiteux‖ et brochés sur le pouceÀ la six-quatre-deux,‖ va comme je te pousse,Mal rimés, bien rhythmés,‖ n’étaient pas sans douceursPour moi qui les vivais‖ et pour les connaisseurs.Fins connaisseurs, allez !‖ C’étaient mes camarades.Non pas vous, écrivains ;‖ mais les pochards des rades,Gens du métier, experts‖ en ces musiques-là,Dont leur rude gosier‖ m’avait donné le la.Et c’est au souvenir‖ des heures en alléesAvec eux, que je tiens‖ à ces rimes salées ;C’est en l’honneur des vieux‖ compagnons de hasardQue je recueille ces‖ cantilènes sans art.Car ils les aimaient, eux,‖ en savouraient le charme,Y découvraient matière‖ ou de rire ou de larme,En chœur et de plein cœur‖ reprenaient au refrain.,Trouvaient qu’elles étaient‖ grand’largue et vrai marin.Que ma mélancolie‖ ou ma gaieté d’ivrogneAvait du poil… (où çà ?‖ Bien sûr, pas à la trogne),Et qu’en somme, sans être‖ un loup de mer, c’est clair.J’en avais la chanson,‖ si je n’en ai pas l’air.

Versification

Forme
1 distiques (distiques)
Rimes
42((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
1 distiques
Mots à la rime
a commence / romance féminine, classiqueb luron / boujaron masculine, classiquec maître / mettre féminine, classiqued brin / mathurin masculine, classiquee langage / tangage féminine, classiquef paraphé / café masculine, classiqueg militaire / terre féminine, classiqueh paysans / ans masculine, classiquei flotte / matelote féminine, classiquej nouveaux / veaux masculine, classiquek vagues féminine, classiquel hoquet / baquet masculine, classiquem déplores / multicolores féminine, classiquen bon / charbon masculine, classiqueo novice / service féminine, classiquep grain / marin masculine, classiqueq poulie / folie féminine, classiquer tas / pelletas masculine, classiques marée / débarrée féminine, classiquet mer / amer masculine, classiqueu toiles / étoiles féminine, classiquev quai / chiqué masculine, classiquew poules / d’ampoules féminine, équivalentex noir / l’Entonnoir masculine, classiquey goguette / guinguette féminine, classiquez bougrement / gréement masculine, classiquea cadavre / Havre féminine, classiqueb Bordeaux / dos masculine, classiquec matelotes / culottes féminine, classiqued aussi / voici masculine, classiquee Certe / grand’perte féminine, classiquef Pourtant / content masculine, classiqueg pouce / pousse féminine, classiqueh douceurs / connaisseurs masculine, classiquei camarades / rades féminine, classiquej musiques-là / la masculine, classiquek allées / salées féminine, classiquel hasard / art masculine, classiquem charme / larme féminine, classiquen refrain / marin masculine, classiqueo d’ivrogne / trogne féminine, classiquep clair / l’air masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La mer, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1894· numérisation wikisource.org· Sources