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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La mer, 1894· Les Gas

XVII. Le serment

Jean Richepin· 1 distiques, alexandrins, 136 vers

Avec sa coiffe noire‖ et sa figure pâle,Ses yeux fixes, son pas‖ brusque, sa voix qui râle,Et les grands gestes fous‖ de ses tremblantes mains,Elle avait vraiment l’air‖ d’un spectre ; et les gaminsSe sauvaient effarés‖ quand au coin d’une rueIls la voyaient surgir‖ comme une ombre apparue.Toujours propre, d’ailleurs,‖ des sabots au bandeau,La toile reprisée‖ et lavée à grande eau,La coque sans un trou,‖ la mâture complète,Ainsi qu’un vieux bateau‖ dont on fait la toilette ;Et l’on devinait bien,‖ rien que par son gréement.Que ce corps n’avait pas‖ en tout l’esprit dément.À vrai dire, elle était‖ avisée, économe,Et travailleuse, et dure‖ au travail comme un homme ;Mais, sombre et vague même‖ aux instants les meilleurs.Son âme paraissait‖ toujours partie ailleurs.Pourtant elle aurait pu,‖ sans regrets ni chimères,Vivoter comme une autre,‖ au juger des commères.Étant sœur, mère, veuve‖ et fille de marins,L’État à ses vieux ans‖ faisait des jours sereins,Comme il sied ; car on sait‖ qu’il rend avec usure.Pour payer son logis‖ dans un coin de masure,Nourrir son petit-fils‖ et manger de surcroît,Grâce à trois pensions‖ ensemble elle avait droitÀ trente francs et des‖ centimes par trimestre.Avec quoi, du premier‖ janvier à Saint-Sylvestre,Sans demander l’aumône‖ elle trouvait moyenDe subsister, et même‖ en ménageant son bien.Donc, qu’elle eût des raisons‖ contre la destinée.Soit ! Mais perdre le sens‖ pour ça, quelle obstinée !À toujours ruminer‖ ainsi son deuil ancienEt ne point s’accalmir,‖ elle y mettait du sien !Sans doute, elle avait eu‖ de cruelles épreuves.Quoi, cependant ? C’est là‖ le sort de tant de veuves !Tant d’autres ont rempli‖ de leurs cris superflusLa grève où l’on attend‖ ceux qu’on ne revoit plus !Tant d’autres ont souffert,‖ dont la douleur s’envole !Elle, la sienne était‖ restée. Elle était folle.Elle avait tour à tour‖ dans les flots et les ventsPerdu, si bien portants‖ au départ, si vivants,Père, frère, mari,‖ tous morts sans funérailles,Et cinq braves enfants‖ sortis de ses entrailles.Maintenant, au foyer‖ vide, autrefois si plein.Elle demeurait seule‖ avec un orphelin,Son petit-fils, dernier‖ de toute cette race.Pour le défendre, lui,‖ contre la mer vorace,Elle avait refusé,‖ pauvre, qu’il profitâtDe l’école gratuite‖ où sont pris par l’ÉtatLes orphelins des gens‖ de mer morts au service.Qu’il y fût élevé‖ pour devenir novice,Oh ! non, jamais ! Lui, lui,‖ courir les flots hideux !Non, pas de ça ! Plutôt‖ crever de faim tous deux !Car sa folie était‖ contre la mer. En elleC’est comme une ennemie‖ atroce et personnelleQu’elle voyait. La mer‖ était quelqu’un, pour sûr.Avec des cris d’orage‖ et des rires d’azur.Elle la détestait‖ du profond de son âme,Et ne se gênait pas‖ pour le dire à l’infâmeQu’elle venait toujours‖ aux heures de gros tempsLapider de galets‖ et de mots insultants.Elle y menait l’enfant,‖ et là, fauve, hagarde,Dans le fracas du flux‖ elle clamait : — Regarde !C’est celle-là qui prend‖ les hommes, les maris.Les pères, les fils, tout !‖ C’est elle qui t’a prisTon père après m’avoir‖ pris le mien, la méchante.Oh ! n’écoute jamais,‖ petit, ce qu’elle chante.C’est une gueuse, c’est‖ une sorcière. Un jourElle t’appellera‖ pour lui faire l’amour.Car elle appelle ainsi‖ tous les mâles sur elle,La maudite putain,‖ la vieille maquerelle.Elle t’appellera‖ doucement, par ton nom,En faisant pst ! pst ! Dis,‖ tu lui répondras non,Mon gas ? Tu n’iras point‖ là-bas comme les autres.Tu lui diras d’abord‖ de te rendre les nôtres,Et qu’elle est une gouine,‖ et le vent un bandit,Et que c’est moi, ta grand’‖mère, qui te l’ai dit.Et si pour t’attirer,‖ levant ses jupes vertes,Elle t’offre son ventre‖ et ses cuisses ouvertes,Tu cracheras dedans‖ pour lui montrer le casQu’il faut en faire. Dis,‖ tu n’iras point, mon gas ?Jure-le, jure ! — Et lui,‖ soûlé par sa colère,Jetait aussi dans l’eau‖ des galets pour lui plaire.Et jurait par serment,‖ en crachant vers le flot,Qu’il ne serait jamais‖ pêcheur ni matelot.Ces jours-là, la grand’mère‖ avait le cœur moins sombre.Et quand, le soir venu,‖ devant l’âtre plein d’ombreElle s’assoupissait‖ à tricoter son bas.C’est presque en souriant‖ qu’elle grognait tout bas :— Non, tu ne l’auras pas,‖ celui-là, sale garce ! —Mais les échos du large‖ en leur haleine éparseApportaient au sommeil‖ de l’enfant qui rêvaitTous les bruits de la mer‖ chantant à son chevet.Dans ces vagues rumeurs‖ il lui semblait entendreDes siens qui l’appelaient‖ la voix lointaine et tendre.Ses oncles, son grand’père‖ et son père ; et ceux-làLui disaient : — Nous l’aimions,‖ cette mer. Aime-la !Crois-nous et n’en crois pas‖ ta folle de grand’mère.La mer est aussi douce,‖ enfant, qu’elle est amère.Ses flots mobiles, c’est‖ notre patrie à nous.Va, laisse les terriens‖ entrer jusqu’aux genouxDans la terre boueuse‖ où leur pied prend racine.Ils ont peur de la mer‖ comme d’une assassine.C’est que pour en sentir‖ les rudes voluptésIl faut des reins vaillants‖ et des cœurs indomptés ;Il faut, ainsi que toi,‖ libre des terreurs vaines,Avoir du brave sang‖ de marin dans les veines.N’est-ce pas, notre gas,‖ que ce sang-là souventTe fait battre le pouls‖ par les soirs de grand vent,Et que ça te plairait‖ d’aller sous les étoilesÉcouter la chanson‖ que ce vent chante aux voiles ?Dis, notre gas, dis-le,‖ que tu n’as peur de rien,Que tu ne seras pas‖ failli chien de terrien.Que tu t’embarqueras‖ comme un fils de vrais hommes,Quitte à venir un jour‖ nous rejoindre où nous sommes !Crois-tu donc, après tout,‖ qu’on soit si malheureuxDe mourir dans les flots,‖ ayant vécu sur eux ?Non, non. Et puis, vois-tu,‖ ses instants de folieN’empêchent pas la mer‖ d’être la mer jolie,Pays de l’aventure‖ et de la liberté.Rien n’en dégoûte plus,‖ quand on en a goûté.La soif qu’on y prend, seule,‖ elle la désaltère.S’il nous était donné‖ de revenir à terre,Nous tous qui l’aimions tant,‖ nous tous qu’elle a déçus,Nous ne demanderions‖ qu’à repartir dessus. —Ainsi, par d’autres mots‖ encor, dans une langueDont je traduis en vain‖ l’éloquente harangue,Ses ancêtres venaient‖ pour l’enfant endormiRendre à la mer cruelle‖ un témoignage ami.Lentement il sentait‖ sourdre au fond de son êtreL’irrésistible et fou‖ désir de la connaître ;Et contre sa grand’mère‖ il lui donnait raison.Triste, enchaîné dans son‖ serment comme en prison,Il n’osait raconter‖ à la vieille son rêve ;Mais il allait parfois,‖ seul, s’asseoir à la grève ;Et devant cet espace‖ où jamais il n’irait,Amoureux de la mer,‖ il pleurait en secret.

Versification

Forme
1 distiques (distiques)
Rimes
68((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
1 distiques
Mots à la rime
a pâle / râle féminine, classiqueb mains / gamins masculine, classiquec rue / apparue féminine, classiqued bandeau / eau masculine, classiquee complète / toilette féminine, classiquef gréement / dément masculine, classiqueg économe / homme féminine, classiqueh meilleurs / ailleurs masculine, classiquei chimères / commères féminine, classiquej marins / sereins masculine, classiquek usure / masure féminine, classiquel surcroît / droit masculine, classiquem trimestre / Saint-Sylvestre féminine, classiquen moyen / bien masculine, classiqueo destinée / obstinée féminine, classiquep ancien / sien masculine, classiqueq épreuves / veuves féminine, classiquer superflus / plus masculine, classiques s’envole / folle féminine, classiquet vents / vivants masculine, classiqueu funérailles / entrailles féminine, classiquev plein / orphelin masculine, classiquew race / vorace féminine, classiquex profitât / l’État masculine, classiquey service / novice féminine, classiquez hideux / deux masculine, classiquea elle / personnelle féminine, classiqueb sûr / d’azur masculine, classiquec âme / l’infâme féminine, classiqued temps / insultants masculine, classiquee hagarde / Regarde féminine, classiquef maris / pris masculine, classiqueg méchante / chante féminine, classiqueh jour / l’amour masculine, classiquei elle / maquerelle féminine, classiquej nom / non masculine, classiquek autres / nôtres féminine, classiquel bandit / dit masculine, classiquem vertes / ouvertes féminine, classiquen cas / gas masculine, classiqueo colère / plaire féminine, classiquep flot / matelot masculine, classiqueq sombre / d’ombre féminine, classiquer bas masculine, classiques garce / éparse féminine, classiquet rêvait / chevet masculine, classiqueu entendre / tendre féminine, classiquev ceux-là / Aime-la masculine, classiquew grand’mère / amère féminine, classiquex nous / genoux masculine, classiquey racine / assassine féminine, classiquez voluptés / indomptés masculine, classiquea vaines / veines féminine, classiqueb souvent / vent masculine, classiquec étoiles / voiles féminine, classiqued rien / terrien masculine, classiquee hommes / sommes féminine, classiquef malheureux / eux masculine, classiqueg folie / jolie féminine, classiqueh liberté / goûté masculine, classiquei désaltère / terre féminine, classiquej déçus / dessus masculine, classiquek langue / harangue féminine, classiquel endormi / ami masculine, classiquem être / connaître féminine, classiquen raison / prison masculine, classiqueo rêve / grève féminine, classiquep n’irait / secret masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

136 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La mer, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1894· numérisation wikisource.org· Sources