La mer, 1894· Les grandes chansons
VI. Les algues
Qui dira la mer végétale ?Algues, varechs et goëmons.Tout l’immense herbier qu’elle étale,C’est ainsi que nous le nommons.Trois mots pour le peuple sans nombreQui tapisse au fond de son ombreSes ravins, ses plaines, ses monts !Trois pauvres mots pour cette floreMultiforme et multicoloreQue sans relâche fait écloreL’éternel printemps des limons !
Sans parler des herbes secrètesQue loin des rayons lumineuxDans d’inaccessibles retraitesLes flots jaloux gardent en eux.Forêts vierges aux mille plantes.Tas de lianes ondulantes.Enlacements vertigineux.Combien que le flux sur la rocheTour à tour accroche et décroche,Et dont il nous montre tout procheLe lacis de nerfs et de nœuds !
Parmi les flaques où fourmilleL’évaporation des eaux.Vois donc ! Céramie en ramille.Estocarpée en nids d’oiseaux,Ulve large, à plat, qui se carre.Éventail ouvert de l’agare.Plocamium aux fins réseaux.Laminaire gladiolée,Lanière en caoutchouc colléePar les vagues à la voléeSur les récifs aux noirs naseaux.
Conferves vertes et ridéesEn tapis de velours moussus,Rouges et roses iridées,Et que d’autres, dessous, dessus,À l’énorme ou minime taille,Embrouillant comme une batailleLeurs figures et leurs tissus,Cordons, rubans, mailles, spatules,Plaques et glands, câbles et tulles,Chairs lisses, cuirs pleins de pustules,Fils déliés, paquets pansus !
Il en est de resplendissantesAinsi que des fruits et des fleursCueillis en été dans les sentesOù l’aube égrène encor ses pleurs.Il en est où de l’or éclate.Où saigne et flambe l’écarlate.Il en est aux tendres couleurs ;Il en est aux sinistres teintes.Il en est qui sont comme atteintesD’une langueur étrange, éteintesEn de diaphanes pâleurs.
Voici des arbres minusculesAux branchages s’entrecoupantVoici des bras en tentaculesÀ côté d’un bouquet pimpant.Ici, délicate membraneBrodée à jour en filigrane.Là-bas, crinière d’un arpent.Ensemble on voit se tordre, pendre.De la moire, une scolopendre,Des cheveux de soie, et s’épandreL’orbe délové d’un serpent.
Et tout cela n’est rien encore,Presque rien, comme qui diraitLes broussailles dont se décoreLa lisière de la forêt.C’est ce que découvre la vague,Ce qu’à travers son cristal vagueLes jours de calme il transparait.Mais que de merveilles voiléesAu fond ténébreux des valléesDont nulles mains ne sont alléesEffeuiller le vierge secret !
Là, ce sont des fourrés sans routeEt d’inextricables buissons.Des clairières, des prés, où brouteUn tas de gueules en suçons.Ce sont des jungles, des savanesOù défilent par caravanesDe phantasmatiques poissons ;Obscure, muette et mouvante,C’est la forêt de l’épouvante,Où la plante marche, vivante,Où les pierres ont des frissons.
Là, subtiles ou bien épaisses.Aspects et tons capricieux,S’épanouissent les espècesQue jamais ne verront nos yeux,Les frondaisons intarissablesQui dans les vases et les sablesPoussent leurs jets silencieux.Arbres fous, folles graminéesAu fond du gouffre enracinées,Et dont les sombres destinéesOnt le plafond des flots pour cieux.
Une d’elles parfois s’arrache,La plus monstrueuse souvent,Et l’Océan alors la cracheAvec son écume en bavant.De son gigantesque cadavreElle pourrait barrer un havre,Et les marins en la suivantPensent voir flotter sur l’eau bleueUn dragon de plus d’une lieueQui tord les anneaux de sa queueEt qui dresse sa crête au vent.
Imaginez un de nos chênes.Un grand cèdre, un pin parasol,Soudainement brisant ses chaînesEt se déracinant du solPour se livrer au vent qui passeEt planer là-haut dans l’espace,Les pieds en l’air, le geste fol ;Ainsi ces algues démarréesPlanent au-dessus des marées,Et pour des courses effaréesDans l’eau roulante ont pris leur vol.
Au centre mort de l’AtlantiqueSe forme, à l’abri des courants,Un marécage fantastiqueDe tous ces corps mous adhérents.C’est les Sargasses, les flots d’herbes,Où Colomb sur ses nefs superbesEut peur, tant ils pressaient leurs rangs,Noyés englués en litièrePlus vaste que l’Europe entière,Liquide et mouvant cimetièreDe tous ces cadavres errants.
Ô cadavres saints pour les hommes,Car c’est de vous que nous sortons !Ô vieilles algues, nous ne sommesQue vos suprêmes rejetons.Dans le primordial mystère,Quand l’eau couvrait toute la terre.Squelette sans chair ni tétons.C’était en vous que la NatureDe vivre risquait l’aventure,Et notre humanité futureGermait en fleurs dans vos boutons.
Ô vous en qui la vie abonde,Et qui, même encore à présent,Retrouvant l’humeur vagabonde,En êtres vous organisant,Changez vos fibrilles en pores,Devenez bêtes, zoospores,Méduses au disque luisant,Ô vous qu’à cette heure on mépriseEt dont la chevelure griseVa s’éparpillant à la briseParmi les larmes du jusant.
Ô vieilles algues nos aînées,Qui du fond de vos antres creuxAgitez vos mains enchaînéesEt tordez vos bras douloureux,Algues à qui je dois mon être,Les hommes sauront reconnaîtreCe que vous avez fait pour eux.Ô nos aïeules authentiques,Je dirai vos gloires antiques,Entonnant pour vous les cantiquesDe mes vers les plus vigoureux.
Je dirai vos splendeurs énormes,L’heure où les cieux lourds et troublésN’avaient pas encor vu les formesDes arbres, des prés verts, des blés.Ni même les barbes légèresDes mystérieuses fougères,Tandis que déjà rassemblésVos tourbillons de bêtes-plantesJetaient leurs semences, leurs lentes,En fécondités pullulantesDont les flots étaient accablés.
Je dirai vos splendeurs flétries,L’époque où parmi vos rameauxEn effroyables théoriesPassaient d’étranges animaux,Plésiosaure, ichthyosaure,Ptérodactyle, d’où s’essoreL’essaim des dragons leurs jumeaux.Monstres dont la fable est l’empire.Mêlant serpent, lézard, vampire,Spectres devant lesquels expireLe pouvoir magique des mots.
Je dirai vos plus vieilles racesDont s’échevelèrent les crinsSans laisser l’ombre de leurs tracesÀ l’écran des sols sous-marins,Les éteintes, les disparues,Que les sédiments sous leurs cruesEnsevelirent brins à brins,Celles dont fleurit le mystèreAux temps limbiques où la terreAu-dessus de l’eau solitaireN’avait pas fait saillir ses reins.
Je dirai qu’en montant aux causesEt vers l’originel instant,À travers les métempsychosesDu globe encor inconsistant,C’est vous qu’on trouve les premièresBuvant les chaleurs, les lumières,Pour faire un corps vibrant, sentant,Et qu’ainsi sous votre figureVégétale, animée, obscure,D’abord se fixe et s’inaugureL’être jusques alors latent.
Je dirai comment l’infusoireS’exhala de vous. Je dirai…Mais quoi ! De quel rêve illusoireMon orgueil s’est-il enivré ?Moi, petit, elles, peuple immense,Puis-je croire dans ma démenceQu’en moi je les embrasserai,Et qu’il suffira de mes phrasesPour qu’à tous les yeux tu t’embrases,Abîme noir qui les écrasesEt que nul œil n’a pénétré ?
Rien que pour nommer au passageChacune en la notant d’un traitQui remémore son visage,Sa couleur, sa forme, il faudraitPlus qu’un Valmiki, qu’un Homère,Un nomenclateur de chimèreAu flux de verbe sans arrêt.Dont la parole infatigableCriant vocable sur vocableSe déroulerait comme un câbleEt comme un torrent rugirait.
Or le temps n’est plus où ma raceAvait ces robustes poumons.Pauvres chanteurs qu’un rien harasse.Pour une ode que nous rimonsUn peu trop haut, d’une voix pleine,Nous voilà fourbus, hors d’haleine,Comme un vieux qui gravit les monts ;Et le lecteur encor plus pâleBégaie, éperdu, dans un râle :Que veut donc ce fou qui vous hale,Algues, varechs et goëmons ?
Pour voir des peintures pareilles.Pour ouïr de semblables cris,On n’a plus les yeux, les oreillesQui conviennent, ni les esprits.Qui tenterait cette épopée,Sa vaillance serait trompée,Ses vers resteraient incompris,Et ses audaces témérairesNe récolteraient chez ses frères.Au lieu de mots thuriféraires,Que sourires et que mépris.
À quoi bon les chansons sublimesSi l’on chante dans des caveaux ?Il faut les poinçons et les limes,Mais non le souffle, à nos travaux.Poëte qui te sens des ailes,Modère l’élan de tes zèles,Rentre sous les communs niveaux,Lamentable Orphée en délireQui veux toucher la grande lyreEt pour auditeurs dois élire.En place de tigres, des veaux !
Donc, ne crevons pas nos poitrines.Ne risquons pas les cabanons,Et gardez, ô plantes marines,Les noms vains que nous vous donnons.Mais qu’au moins, veuf de mes chimères,Je vous puisse appeler nos mères.Puisque c’est le plus beau des noms,Et puisque mon cœur qui s’affaleN’ose point l’ode triomphaleÀ tonitruante rafaleDe cuivres et de tympanons !
Versification
- Forme
- 25 onzains (onzains)
- Rimes
- 25(ababccbdddb)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 25 onzains
- Mots à la rime
- a végétale / étale féminine, classiqueb goëmons / nommons masculine, classiquec nombre / ombre féminine, classiqued monts / limons masculine, classiquee flore / multicolore / éclore féminine, classiquea secrètes / retraites féminine, classiqueb lumineux / eux masculine, classiquec plantes / ondulantes féminine, classiqued vertigineux / nœuds masculine, classiquee roche / décroche / proche féminine, classiquea fourmille / ramille féminine, classiqueb eaux / d’oiseaux masculine, classiquec carre / l’agare féminine, classiqued réseaux / naseaux masculine, classiquee gladiolée / collée féminine, classiquef volée / ridées / iridées féminine, classiqueb moussus / dessus masculine, classiquec taille / bataille féminine, non classiqued tissus / pansus masculine, classiquee spatules / tulles / pustules féminine, classiquea resplendissantes / sentes féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquec éclate / l’écarlate féminine, classiqued couleurs / pâleurs masculine, classiquee teintes / atteintes / éteintes féminine, classiquea minuscules / tentacules féminine, classiqueb s’entrecoupant / pimpant masculine, classiquec membrane / filigrane féminine, classiqued arpent / serpent masculine, classiquee pendre / scolopendre / s’épandre féminine, classiquea encore / décore féminine, classiqueb dirait / forêt masculine, classiquec vague féminine, classiqued transparait / secret masculine, classiquee voilées / vallées / allées féminine, classiquea route / broute féminine, classiqueb buissons / suçons masculine, classiquec savanes / caravanes féminine, classiqued poissons / frissons masculine, classiquee mouvante / l’épouvante / vivante féminine, classiquea épaisses / espèces féminine, classiqueb capricieux / yeux masculine, classiquec intarissables / sables féminine, classiqued silencieux / cieux masculine, classiquee graminées / enracinées / destinées féminine, classiquea s’arrache / crache féminine, classiqueb souvent / bavant masculine, classiquec cadavre / havre féminine, classiqued suivant / vent masculine, classiquee bleue / lieue / queue féminine, classiquea chênes / chaînes féminine, classiqueb parasol / sol masculine, classiquec passe / l’espace féminine, classiqued fol / vol masculine, classiquee démarrées / marées / effarées féminine, classiquea l’Atlantique / fantastique féminine, classiqueb courants / adhérents masculine, classiquec d’herbes / superbes féminine, classiqued rangs / errants masculine, classiquee litière / entière / cimetière féminine, classiquea hommes / sommes féminine, classiqueb sortons / rejetons masculine, classiquec mystère / terre féminine, classiqued tétons / boutons masculine, classiquee Nature / l’aventure / future féminine, classiquea abonde / vagabonde féminine, classiqueb présent / organisant masculine, classiquec pores / zoospores féminine, classiqued luisant / jusant masculine, classiquee méprise / grise / brise féminine, classiquea aînées / enchaînées féminine, classiqueb creux / douloureux masculine, classiquec être / reconnaître féminine, classiqued eux / vigoureux masculine, classiquee authentiques / antiques / cantiques féminine, classiquea énormes / formes féminine, classiqueb troublés / blés masculine, classiquec légères / fougères féminine, classiqued rassemblés / accablés masculine, classiquee bêtes-plantes / lentes / pullulantes féminine, classiquea flétries / théories féminine, classiqueb rameaux / animaux masculine, classiquec ichthyosaure / s’essore féminine, classiqued jumeaux / mots masculine, classiquee l’empire / vampire / expire féminine, classiquea races / traces féminine, classiqueb crins / sous-marins masculine, classiquec disparues / crues féminine, classiqued brins / reins masculine, classiquee mystère / terre / solitaire féminine, classiquea causes / métempsychoses féminine, classiqueb instant / inconsistant masculine, classiquec premières / lumières féminine, classiqued sentant / latent masculine, classiquee figure / obscure / s’inaugure féminine, classiquea l’infusoire / illusoire féminine, classiqueb dirai / enivré masculine, classiquec immense / démence féminine, classiqued embrasserai / pénétré masculine, classiquee phrases / t’embrases / écrases féminine, classiquea passage / visage féminine, classiqueb trait / faudrait masculine, classiquec Homère / chimère féminine, classiqued arrêt / rugirait masculine, classiquee infatigable / vocable / câble féminine, classiquea race / harasse féminine, classiqueb poumons / rimons masculine, classiquec pleine / d’haleine féminine, classiqued monts / goëmons masculine, classiquee pâle / râle / hale féminine, classiquea pareilles / oreilles féminine, classiqueb cris / esprits masculine, classiquec épopée / trompée féminine, classiqued incompris / mépris masculine, classiquee téméraires / frères / thuriféraires féminine, classiquea sublimes / limes féminine, classiqueb caveaux / travaux masculine, classiquec ailes / zèles féminine, équivalented niveaux / veaux masculine, classiquee délire / lyre / élire féminine, équivalentea poitrines / marines féminine, classiqueb cabanons / donnons masculine, classiquec chimères / mères féminine, classiqued noms / tympanons masculine, classiquee s’affale / triomphale / rafale féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
275 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La mer, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1894· numérisation wikisource.org· Sources