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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La mer, 1894· Les grandes chansons

V. Les monstres

Jean Richepin· 18 quatrains, alexandrins, 72 vers

Devant l’homme malingre,‖ aux étroites épaules,Au grand cœur, le troupeau‖ des vastes cétacésS’enfuit, et peu à peu‖ de partout pourchassés,Voici que les derniers‖ se cachent près des pôles.

Encore un peu de temps,‖ et l’on ne verra plusCes grands rois de la mer,‖ cachalot et haleine.Dont le corps semble une île,‖ et qui pour prendre haleineFont jaillir de leur front‖ deux jets d’eau chevelus.

Premiers rêves rêvés‖ par l’antique Nature.Bientôt ils rentreront‖ en elle, évanouis,Et leurs corps disparus‖ aux contours inouïsSeront une chimère‖ à la race future.

Alors, si par hasard‖ resté dans quelque trou,Un d’entre eux surgissant‖ tout à coup se réveille,Les hommes de ces jours‖ crieront à la merveille ;Celui qui l’aura vu‖ passera pour un fou.

Ainsi, gens d’aujourd’hui,‖ nous déclarons grotesqueLa légende trouvée‖ aux livres des aïeuxQui racontent sans rire‖ avoir vu de leurs yeuxOu grand serpent de mer,‖ ou poulpe gigantesque.

Et qui sait cependant‖ si dans ces temps lointainsIl ne subsistait pas‖ encor sous la même ondeDes êtres échappés‖ au trépas de leur monde,Survivantes lueurs‖ des ancêtres éteints ?

Qui sait s’il n’en est plus,‖ et si les eaux secrètesN’ont pas des plis sans fond,‖ gouffres inviolés,Où le serpent de mer‖ (riez, si vous le voulez !)Où le kraken-montagne,‖ ont gardé des retraites ?

En ces creux qui jamais‖ ne voient le jour vermeil,Que les phosphorescents‖ peuplent seuls de lumière,Dans la sécurité‖ d’une paix coutumièreCes monstres sont peut-être‖ et dorment leur sommeil.

Des grottes d’une lieue,‖ arrondissant des sallesOù mènent les détours‖ de labyrinthes noirs,Aux hôtes effrayants‖ servent de promenoirs,Pour étendre à loisir‖ leurs formes colossales.

Des fucus de mille ans‖ et des algues sans boutsLeur font une forêt‖ dont ils paissent les herbes,Et dans laquelle ils sont‖ petits, eux les superbes.Comme des éléphants‖ dans un champ de bambou.

Parmi ces promenoirs‖ et ces forêts épaissesIls retrouvent encor‖ parfois l’illusionDes temps où la nature‖ en pleine éclosionSavait tout faire énorme‖ ainsi que leurs espèces.

Mais quelquefois aussi‖ leurs cœurs inconsolés,Las de cette prison,‖ sentent la nostalgieD’aller voir à leur tour‖ le ciel et la magieDe ce soleil perdu‖ dont ils sont exilés.

Ils viennent respirer‖ l’azur qui régénère,Et leur front fabuleux‖ se dresse à l’horizon.Celui qui l’aperçoit‖ n’en croit pas sa raison,Et celui qui le dit‖ semble un visionnaire.

Non, non, vieux matelots,‖ non. vous n’étiez pas fous !Vous avez contemplé‖ ces choses-là vivantes.Vous avez sous vos yeux‖ tenu ces épouvantes.Ô légendes des bons‖ aïeux, je crois en vous.

Je crois possible encor‖ que subsiste et revienne,Conservé par l’abîme‖ ainsi qu’aux jours anciens,Quelque monstre vainqueur‖ du désastre des siens,Dernier fils de la faune‖ antédiluvienne.

Je l’imagine seul,‖ las de tout, plein d’ennui.Cherchant un frère en vain‖ par tout ce morne espace,Ainsi qu’un Juif-Errant‖ qui passe et qui repasseDans un monde étranger‖ où rien n’est fait pour lui.

Il regarde partout‖ avec mélancolie,Et n’a personne à qui‖ partager son tourment,Et mourra tristement‖ et solitairement.Lamentable orphelin‖ d’une époque abolie,

Image du chanteur‖ dont le vaste cerveauPlein de rêves trop grands‖ pour son siècle éphémèreSemble y perpétuer‖ une antique chimèreDésormais monstrueuse‖ en cet âge nouveau.

Versification

Forme
18 quatrains (quatrains)
Rimes
18(abba)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
18 quatrains
Mots à la rime
a épaules / pôles féminine, classiqueb cétacés / pourchassés masculine, classiquea plus / chevelus masculine, classiqueb haleine féminine, classiquea Nature / future féminine, classiqueb évanouis / inouïs masculine, classiquea trou / fou masculine, classiqueb réveille / merveille féminine, classiquea grotesque / gigantesque féminine, classiqueb aïeux / yeux masculine, classiquea lointains / éteints masculine, classiqueb onde / monde féminine, classiquea secrètes / retraites féminine, classiqueb inviolés / voulez masculine, classiquea vermeil / sommeil masculine, classiqueb lumière / coutumière féminine, classiquea salles / colossales féminine, classiqueb noirs / promenoirs masculine, classiquea bouts / bambou masculine, non classiqueb herbes / superbes féminine, classiquea épaisses / espèces féminine, classiqueb l’illusion / éclosion masculine, classiquea inconsolés / exilés masculine, classiqueb nostalgie / magie féminine, classiquea régénère / visionnaire féminine, classiqueb l’horizon / raison masculine, classiquea fous / vous masculine, classiqueb vivantes / épouvantes féminine, classiquea revienne / antédiluvienne féminine, classiqueb anciens / siens masculine, classiquea d’ennui / lui masculine, classiqueb espace / repasse féminine, classiquea mélancolie / abolie féminine, classiqueb tourment / solitairement masculine, classiquea cerveau / nouveau masculine, classiqueb éphémère / chimère féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.3· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La mer, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1894· numérisation wikisource.org· Sources