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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La mer, 1894· Les Gas

XIII. Les haleurs

Jean Richepin· distiques, alexandrins et hendécasyllabes, 162 vers

La oula ouli‖ oula oula tchalez !Hardi ! les haleurs,‖ oh ! les haleurs, halez !

C’est pas tout d’avoir charge ;‖ il faut rentrer sa charge.Or la brise aujourd’hui‖ ne souffle point du large,Mais d’amont ou d’aval,‖ du noroit ou suroit,Ou même vent debout‖ dans le chenal étroit.Aussi les chalutiers‖ zigzaguent dans la radeEt courent bord sur bord‖ ainsi qu’à la paradeAvant d’arriver juste‖ au pertuis du gouletOù l’on doit entrer raide‖ et droit comme un boulet.Enfin, d’un dernier coup‖ d’aile rasant le môle,Le ventre à fleur de vague‖ et l’écume à l’épaule,Presque couchés sur l’eau‖ qui balaye le pont,Ils s’enfilent de biais,‖ se redressent d’un bond,Et les voilà flambards‖ entre les deux jetées.Les voiles vont claquant‖ sur les vergues fouettées,Et les focs par flicflacs‖ se gonflent à l’envers.Les matelots, couverts‖ d’embrun, semblent tout verts.Souque ! Attrape à carguer !‖ Pare à l’amarre ! Et souque !C’est le coup des haleurs‖ et du câble à rimouque.

La oula ouli‖ oula oula tchalez !Hardi ! les haleurs,‖ oh ! les haleurs, halez !

Les voici. Tout d’abord‖ les malins du halage,Les aristos ! De vieux‖ pêcheurs, venus à l’âgeOù la poigne n’est plus‖ poigneuse aux avirons ;Mais, tout de même, encor‖ larges des palerons,Ayant toujours un peu‖ de sève sous l’écorce,Râblés, et, s’il le faut,‖ bons pour un coup de force.Puis, des veuves et des‖ grands-mères, qui n’ont plusPersonne à la maison‖ et personne aux chaluts,Et qui gagnent leur vie‖ à présent toutes seules.Malgré leurs cheveux blancs,‖ solides ces aïeules !Hautes et droites sous‖ leur coiffe et leur fichu,Elles ont les yeux clairs‖ et le grand nez crochuAinsi que des oiseaux‖ rapaces. Sous leur cotteLeurs jambes sèches vont‖ d’un pas vif qui tricoteEt montre les tendons‖ de leur jarret nerveux.Quand ces gaillardes-là‖ se prennent aux cheveux,L’homme lui-même a peur‖ de leurs pattes d’araignes,Économes d’argent,‖ mais prodigues de beignes.

La oula ouli‖ oula oula tchalez !Hardi ! les haleurs,‖ oh ! les haleurs, halez !

Viennent aussi des bat‖-la-flemme, des sans-douilles,Fainéants, suce-pots,‖ grands dépendeurs d’andouilles,Qui dans tous cabarets‖ ont tué leur je dois,Et qui ne font jamais‖ œuvre de leurs dix doigtsSinon lorsque la faim‖ trop fort leur crie au ventreEt lorsque dans le dos‖ leur estomac leur rentre.Par les autres, qui vont‖ partager avec eux,Ils sont mal vus, ces faux‖ haleurs, mauvais péqueuxQui flibustent leur tour‖ et rognent leur salaire.Mais comme ils sont plus forts,‖ il faut qu’on les tolère,Et les moins crânes leur‖ font place au milieu d’eux.En loques, rapiécés,‖ mais à la six-quat’deux,On devine qu’il n’ont‖ point de sœur, point d’épouse,Plus de mère, qui les‖ nettoie et les recouse.La crasse en champignons‖ s’écaille sur leur peau ;Et leur pan de chemise‖ ainsi qu’un noir drapeau.Montrant leur triste viande‖ aux trous de leur culotte.Aux fesses de ces grands‖ enfants pend et ballotte.

La oula ouli‖ oula oula tchalez !Hardi ! les haleurs,‖ oh ! les haleurs, halez !

Sautillant, boitillant,‖ tortillant de la croupe.Arrive enfin le tas‖ des gueux, comme une troupeDe canards éclopés‖ qui poussent des couincouins.Ce sont les vieux pouillards,‖ les gouines et les gouins.Hommes ou femmes, tous‖ des dégaines pareilles !Des calus plein les mains,‖ du poil plein les oreilles,Les pieds tors, les genoux‖ fourbus, la gibbe aux reins,Tous plus ou moins quillots‖ de leurs arrière-trains.Des gueules de pendus‖ et des trognes d’ogresses !Marmiteux, malandrins,‖ lamentables bougresses,Qui, leurs infirmités‖ à l’air, l’œil en dessous,Pourraient tout aussi bien‖ pour trucher quelques sousRester à ne rien faire‖ en demandant l’aumône.Ils aiment mieux gagner‖ leurs ronds de cuivre jaune,Venir trimer ici‖ sans jamais dire assez,User de bout en bout‖ leurs corps décarcassés,Et suer longuement‖ jusqu’au dernier atomeCe qui reste de sang‖ dans leur chair de fantôme.La oula ouli‖ oula oula tchalez !Hardi ! les haleurs,‖ oh ! les haleurs, halez !Ils sont tous là. Va bien !‖ Campé droit comme un ciergeÀ l’avant, un pêcheur‖ a jeté sur la bergeLe filin par lequel‖ le câble est abraqué.Le câble se déroule‖ en serpent sur le quai.Et voici les haleurs,‖ chacun sa place prise,Qui s’agrafent des doigts,‖ tirant à contre-brise.Hardi ! Le chef de file,‖ une femme souvent,(La paie est double, et c’est‖ au premier arrivant)Tient le câble à l’épaule‖ ainsi qu’une bretelle.Hardi ! Que ce soit lui,‖ l’homme, ou que ce soit elle,La femme, il faut porter‖ tout le poids sur son col,Le corps presque couché,‖ les yeux fichés au sol,S’accrochant des orteils‖ sur la surface lisseDe la pierre et du bois‖ visqueux où le pied glisse.Rien ne bouge d’abord.‖ Même, on cule un instant.Alors le chef de file‖ entonne en chevrotantL’air des haleurs. Hardi !‖ Ça marche. Et d’une haleineTous reprennent en chœur‖ la vieille cantilène.

La oula ouli‖ oula oula tchalez !Hardi ! les haleurs,‖ oh ! les haleurs, halez !

Le chemin est mauvais ;‖ mais l’étape est prochaine.Hardi ! Souque ! On dirait‖ des oignons à la chaîne.Non. Avec leurs reins lourds,‖ bombés, leurs fronts pendants,Leurs bras raidis, leurs poings‖ clos, leurs pieds en dedans,Et leur allure veule‖ et de guingois qui traîne,C’est comme un chapelet‖ de crabes qui s’égrène.Et c’est pitié de voir‖ ces piétons s’attelantAu bateau si rapide‖ en chapelet si lent.Dire qu’il faut ces nains‖ pour bercer sur les ondesCe géant paresseux‖ aux ailes vagabondes !Dire qu’il faut leur rude‖ effort à ras du solPour son balancement‖ voluptueux et mol !Dire qu’il faut ces vieux,‖ ces vieilles, ces bancroches.Ces quelques rats de quai,‖ ces quelques poux de roches,Tous ces crabes tordus,‖ noirs, en procession,Pour ramener jusqu’à‖ son nid cet alcyon !Ah ! n’est-ce point pitié‖ qu’ils peinent à la tâche,Eux, ces pauvres petits,‖ pour tirer ce grand lâche !

La oula ouli‖ oula oula tchalez !Hardi ! les haleurs,‖ oh ! les haleurs, halez !

Il faut l’entendre au fond‖ des soirs troubles d’automne,La cantilène douce,‖ obscure, et monotone.Son la oula ouli‖ oula oula tchalezPrend dans le ciel jauni‖ des airs plus désolés,Quand la voix du soliste,‖ aigre, aiguë et falote,À la fin du couplet‖ sur un trille trembloteComme une larme au bout‖ des cils avant de choir.Et quand, avec un bruit‖ de nez dans un mouchoir,Le refrain en des couacs‖ ridicules et tristesSe déchire au basson‖ enrhumé des choristes.Le soleil moribond‖ se couche lentement.Les vieux chantent toujours‖ sans souiller un momentÀ les voir, eux et lui,‖ si douloureux, il sembleQu’ils sont à l’agonie‖ et vont mourir ensemble.Et quand lui s’est couché‖ dans son sang répandu,La chanson monte alors‖ comme un appel perdu,Comme un plaintif appel‖ de fou qui déblatèreEt que nul n’entend plus‖ dans le ciel solitaire.

La oula ouli‖ oula oula tchalez !Hardi ! les haleurs,‖ oh ! les haleurs, halez !

Ah ! c’est la nuit surtout,‖ en décembre, nuit pleine,Qu’il faut l’entendre, la‖ lugubre cantilène,Alors que les haleurs,‖ entrevus vaguement,La murmurent, lassés,‖ comme un gémissement.Mélancoliquement‖ ça roule en plainte sourde.Toujours tirant, toujours‖ chantant, dans l’ombre lourdeIls vont, et sans les voir‖ longtemps on les entend.Rauque et lent, le refrain‖ se traîne en sanglotant.Tout là-bas, dans le port,‖ ça s’en va, ça s’enfonce.Et soudain, quand ça meurt,‖ voici qu’une réponseS’élève, tout là-bas,‖ à l’autre bout du quai.C’est un nouveau bateau‖ qui rentre, remorqué.Une autre bande est là,‖ douloureuse, minable.Pauvres damnés à la‖ besogne interminable !Et de partout, du fond‖ du port, du seuil des flots,L’ombre de l’horizon‖ se peuple de sanglots.Et la nuit semble un champ‖ plein de larves funèbresQui pour l’éternité‖ pleurent dans les ténèbres.

La oula ouli‖ oula oula tchalez !Hardi ! les haleurs,‖ oh ! les haleurs, halez !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
81((aa))
Mètre
Alexandrins et hendécasyllabes (144 de 12, 18 de 11)· profil 5+6, 6−6
Strophes
8 distiques, 7 distiquess
Mots à la rime
a tchalez / halez masculine, classiquea charge / large féminine, classiqueb suroit / étroit masculine, classiquec rade / parade féminine, classiqued goulet / boulet masculine, classiquee môle / l’épaule féminine, classiquef pont / bond masculine, classiqueg jetées / fouettées féminine, classiqueh l’envers / verts masculine, classiquei souque / rimouque féminine, classiquea halage / l’âge féminine, classiqueb avirons / palerons masculine, classiquec l’écorce / force féminine, classiqued plus / chaluts masculine, classiquee seules / aïeules féminine, classiquef fichu / crochu masculine, classiqueg cotte / tricote féminine, classiqueh nerveux / cheveux masculine, classiquei d’araignes / beignes féminine, classiquea sans-douilles / d’andouilles féminine, classiqueb dois / doigts masculine, classiquec ventre / rentre féminine, classiqued eux / péqueux masculine, classiquee salaire / tolère féminine, classiquef d’eux / six-quat’deux masculine, classiqueg d’épouse / recouse féminine, classiqueh peau / drapeau masculine, classiquei culotte / ballotte féminine, classiquea croupe / troupe féminine, classiqueb couincouins / gouins masculine, classiquec pareilles / oreilles féminine, classiqued reins / arrière-trains masculine, classiquee d’ogresses / bougresses féminine, classiquef dessous / sous masculine, classiqueg l’aumône / jaune féminine, classiqueh assez / décarcassés masculine, classiquei atome / fantôme féminine, classiquek cierge / berge féminine, classiquel abraqué / quai masculine, classiquem prise / contre-brise féminine, équivalenten souvent / arrivant masculine, classiqueo bretelle / elle féminine, classiquep col / sol masculine, classiqueq lisse / glisse féminine, classiquer instant / chevrotant masculine, classiques haleine / cantilène féminine, classiquea prochaine / chaîne féminine, classiqueb pendants / dedans masculine, classiquec traîne / s’égrène féminine, classiqued s’attelant / lent masculine, classiquee ondes / vagabondes féminine, classiquef sol / mol masculine, classiqueg bancroches / roches féminine, classiqueh procession / alcyon masculine, classiquei tâche / lâche féminine, classiquea d’automne / monotone féminine, classiqueb tchalez / désolés masculine, classiquec falote / tremblote féminine, classiqued choir / mouchoir masculine, classiquee tristes / choristes féminine, classiquef lentement / moment masculine, classiqueg semble / ensemble féminine, classiqueh répandu / perdu masculine, classiquei déblatère / solitaire féminine, classiquea pleine / cantilène féminine, classiqueb vaguement / gémissement masculine, classiquec sourde / lourde féminine, classiqued entend / sanglotant masculine, classiquee s’enfonce / réponse féminine, classiquef quai / remorqué masculine, classiqueg minable / interminable féminine, classiqueh flots / sanglots masculine, équivalentei funèbres / ténèbres féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

162 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La mer, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1894· numérisation wikisource.org· Sources