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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La mer, 1894· Les Gas

X. Les pouillards

Jean Richepin· 12 huitains, octosyllabes, 96 vers

Où ça couche ? Le plus souventN’importe où. Quand le froid les traque,Avec le suroit arrivant,Ça couche dans une baraqueÀ l’abandon, qui se détraque,Dont le toit bâille en se crevantSous l’averse, et dont le mur craqueÀ toutes les gifles du vent.

Ils s’entassent là pêle-mêle,Comme un nœud de vers embrouillés,Jeunes et vieux, mâle et femelle,Haleurs, mendigots et mouliers.Tous transis, grelottants, mouillés,Les bras croisés sous la mamelle.Et parfois, quoique sans souliers,Forcés de battre la semelle.

Quand ils en sortent, les matins,Alors que le soleil appuieSes pieds d’or sur de verts satins,Eux, qu’en vain sa lumière essuie,Avec leur crasse aux tons de suieOù le jour plaque des étains,Mal débarbouillés par la pluieIls ont l’air de nègres déteints.

De quoi ça s’habille ? De loques.Fonds de culottes sans mollets,Pan de veste qui t’effiloques,Bourgerons veufs de vos collets,Chapeau roux qui te décollais,Cuirs débouillis gonflés de cloques,De vous il se font des completsOù leur morve met des breloques.

De quoi ça vit ? De noirs écotsSavoureux à leur faim qui dure :Vagues détritus de fricotsMijotés dans les tas d’ordure,Trognons de choux, brins de verdure.Mélancoliques haricots,Bouts de pain dont la croûte dureÉbrèche leurs derniers chicots.

Par-ci par-là, jours de fortune,D’un pêcheur ils ont des poissons.Ou bien, guettant l’heure opportuneOù nous, étrangers, nous passons,Ils nous marmonnent des chansonsEn nous disant que c’en est uneDe mathurin, et nous glissonsDans leur main sale un peu de thune.

Mais ces jours-là, ces bons instants,On les compte au cours de l’année.Les autres, les jours malcontents,Se suivent comme à la fournée.Longs mois de disette acharnée !De quoi ça vit ? De vieux restantsRaccrochés au jour la journée.De quoi ça vit ? De l’air du temps.

Et cependant, ça vit, ça grouille.Plus mal que bien, c’est entendu !Aucun n’a la panse en citrouille.Le plus gras a l’air d’un pendu.Mais chacun, à vivre assidu,Résiste, lutte, et se débrouille.Leur espoir n’est pas plus perduQue le fer n’est mort sous la rouille

Quel espoir ? Ils ne savent pas.Pourtant, on voit qu’il les fait vivre,Puisque, partout où vont leurs pas,On peut lire comme en un livreDans leurs yeux la soif de le suivre.Espoir de quoi ? D’un bon repas ?D’un lit plus sûr ? D’un sommeil ivre ?Espoir d’un tranquille trépas ?

Espoir de quoi ? Que leur importe !Ils vont vers lui, jamais lassés.Hôtes du vieux hangar sans porte,Mangeurs d’arlequins ramassés,Rôdeurs des quais et des fossésHantés du rat et du cloporte,Pas un ne dit que c’est assezEt ne veut que la mort l’emporte.

Espoir de quoi ? Tout simplementEspoir de vivre encore une heure,L’heure qui va dans un momentSourire, et qui sera meilleureQue celle d’à-présent qui pleure.Espoir sans fin qui toujours ment,Qui toujours accouche d’un leurre,Et qu’on maudit, mais en l’aimant !

C’est cet espoir qui les enivre,Qui les chauffe de ses rayonsContre le vent, la nuit, le givre,Qui les revêt sous les haillons,Les nourrit, et met des paillonsSuperbes dans leurs yeux de cuivre.De quoi ça vit, ces penaillons ?De quoi ça vit ? De vouloir vivre.

Versification

Forme
12 huitains (huitains)
Rimes
12(ababbcbc)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
12 huitains
Mots à la rime
a souvent / arrivant masculine, classiqueb traque / baraque féminine, classiquec détraque / craque féminine, classiqued crevant / vent masculine, classiquea pêle-mêle / femelle féminine, classiqueb embrouillés / mouliers masculine, classiquec mouillés / souliers masculine, classiqued mamelle / semelle féminine, classiquea matins / satins masculine, classiqueb appuie / essuie féminine, classiquec suie / pluie féminine, classiqued étains / déteints masculine, classiquea loques / t’effiloques féminine, classiqueb mollets / collets masculine, classiquec décollais / complets masculine, classiqued cloques / breloques féminine, classiquea écots / fricots masculine, classiqueb dure / d’ordure féminine, classiquec verdure / dure féminine, classiqued haricots / chicots masculine, classiquea fortune / opportune féminine, classiqueb poissons / passons masculine, classiquec chansons / glissons masculine, classiqued une / thune féminine, classiquea instants / malcontents masculine, classiqueb l’année / fournée féminine, classiquec acharnée / journée féminine, classiqued restants / temps masculine, classiquea grouille / citrouille féminine, classiqueb entendu / pendu masculine, classiquec assidu / perdu masculine, classiqued débrouille / rouille féminine, classiquea pas masculine, classiqueb vivre / livre féminine, classiquec suivre / ivre féminine, classiqued repas / trépas masculine, classiquea importe / porte féminine, classiqueb lassés / ramassés masculine, classiquec fossés / assez masculine, classiqued cloporte / l’emporte féminine, classiquea simplement / moment masculine, classiqueb heure / meilleure féminine, classiquec pleure / leurre féminine, classiqued ment / l’aimant masculine, classiquea enivre / givre féminine, classiqueb rayons / haillons masculine, classiquec paillons / penaillons masculine, classiqued cuivre / vivre féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La mer, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1894· numérisation wikisource.org· Sources