La mer, 1894· Les Gas
XI. Les sardinières
La sardine est jolie‖ en arrivant à l’airComme un couteau d’argent‖ où s allume un éclair ;Et de cet argent-là‖ faisant des sous de cuivre,Les pauvres gens auront‖ quelque temps de quoi vivre.Mais pour aller la prendre‖ il faut avoir le nezBougrement plein de poils,‖ et de poils goudronnés ;Car la gueldre et la rogue‖ avec quoi l’on arroseLes seines qu’on lui tend,‖ ne fleurent point la rose.Gueldre, lisez mortier‖ de crevettes, pas frais.Mais confit dans son jus‖ et pourri tout exprès.Rogue, lisez boyaux‖ de morue en compote,Salés, mais corrompus.‖ Et l’on s’en galipote,Quand on veut bien parer‖ l’amorce de rigueur,Les dix doigts jusqu’au coude‖ et le nez jusqu’au cœur.N’empêche que la pêche‖ en juin ne soit plaisante !Rien de plus fin que la‖ sardine agonisanteQui frétille et qui meurt‖ avec de petits crisComme si le canot‖ était plein de souris.Et puis quoi ? Faut-il pas‖ faire manger le monde ?Et sans la gueldre infecte,‖ et sans la rogue immonde,Bonsoir à la sardine,‖ et vous ne l’auriez pas,Riches, pour vos hors-d’œuvre,‖ et gueux, pour vos repas.Non plus que les pêcheurs,‖ dame, les sardinièresNe hument en bouquet‖ des odeurs printanières.À passer tout le jour‖ les sardines en main,Elles n’embaument pas‖ le lis ni le jasmin ;Et leurs doigts, leurs cheveux,‖ leur linge, leur peau mêmeTout ça sent le poisson.‖ Mais bah ! j’aime qui m’aime !Et les gas sont plus d’un‖ qui les aiment ainsi.C’est qu’avec leur bonnet‖ comme on les porte ici,Dont les coins envolés‖ semblent des ailes blanches.Avec leur corselet‖ qui fait saillir les hanchesEt dont, à l’entre-deux,‖ le fichu reste ouvert,Avec leur jupon court‖ qui montre à découvertLes mollets arrondis‖ et les fines chevilles.On dira ce qu’on veut,‖ ce sont de belles filles.Sans compter qu’après tout‖ le parfum le plus cherNe vaut pas celui-là‖ qui leur reste à la chair,Ce bon parfum salé,‖ fort, montant, où se mêleL’effluve de la mer‖ à ceux de la femelle,Parfum voluptueux‖ aux appels réchauffants,Qui met en appétit‖ de faire des enfants.Et pas de ces enfants‖ marmiteux et débiles,Avortons alanguis‖ de fièvres et de biles,Pauvres anges pâlots,‖ mal venus, mal plantés,Comme ceux de hasard‖ qu’on fait dans les cités !Mais de robustes gas‖ qui n’ont rien d’éphémère,Plantés pour reverdir,‖ forts comme père et mère,Rétus avant de naître‖ et poilus en naissant.Ayant déjà dans leur‖ regard phosphorescentLa couleur de la mer‖ que boiront leurs prunellesEt le vague infini‖ qu’ont les vagues en elles ;Car, fille et sardinière,‖ ou fils et matelot,Tous auront la même âme,‖ et c’est l’âme du flot.Chantez en y pensant,‖ chantez vos cantilènes,Sardinières ! Chantez,‖ et que par vos haleinesLa mer féconde fasse‖ entrer dans vos poumonsLe suc de sa marée‖ et de ses goëmons !Chantez, et respirez‖ aux relents de la salleToute la vie en fleurs,‖ tout l’amour qu’elle exhale !Chantez ! Imprégnez-vous‖ de sa maternité !Et que ce soir, après‖ votre ouvrage quitté,Les galants qui viendront‖ vous chercher à la porteSe grisent de l’odeur‖ que votre jupe emporte,Et, tout enveloppés‖ aussi de ce même air.Baisent dans vos baisers‖ les baisers de la mer !Aimez-vous et croissez,‖ bonnes races marinesAux cœurs jeunes toujours‖ dans vos larges poitrines !Le monde est vieux, et les‖ mâles y sont perclus.Faites donc des enfants‖ pour ceux qui n’en font plus !Les temps ne sont pas loin‖ où la disette d’hommesÉteindra toutes nos‖ Lesbos et nos SodomesQui s’anéantiront‖ dans leur stérilité.Mais le flambeau sur qui‖ souffle un vent irrité,Vous le sauverez, vous,‖ de nos morts ténébreuses,Braves gens, pauvres gens‖ aux familles nombreuses,Et vous le transmettrez‖ ainsi de main en main,Ce flambeau de la vie,‖ aux vivants de demain.Et quand l’humanité,‖ le front couvert de rides,Terra sur ses flancs creux‖ pendre ses seins arides,Vous seuls saurez encor‖ les secrets abolis.Et c’est près de la mer,‖ c’est dans un de vos lits,Que naîtra, d’un pécheur‖ et d’une sardinière,Le dernier-né des fils‖ de la race dernière.
Versification
- Forme
- 1 distiques (distiques)
- Rimes
- 42((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 1 distiques
- Mots à la rime
- a l’air / éclair masculine, classiqueb cuivre / vivre féminine, classiquec nez / goudronnés masculine, classiqued arrose / rose féminine, classiquee frais / exprès masculine, classiquef compote / galipote féminine, classiqueg rigueur / cœur masculine, classiqueh plaisante / agonisante féminine, classiquei cris / souris masculine, classiquej monde / immonde féminine, classiquek pas / repas masculine, classiquel sardinières / printanières féminine, classiquem main / jasmin masculine, classiquen même / m’aime féminine, classiqueo ainsi / ici masculine, classiquep blanches / hanches féminine, classiqueq ouvert / découvert masculine, classiquer chevilles / filles féminine, classiques cher / chair masculine, classiquet mêle / femelle féminine, classiqueu réchauffants / enfants masculine, classiquev débiles / biles féminine, classiquew plantés / cités masculine, classiquex d’éphémère / mère féminine, classiquey naissant / phosphorescent masculine, classiquez prunelles / elles féminine, classiquea matelot / flot masculine, classiqueb cantilènes / haleines féminine, classiquec poumons / goëmons masculine, classiqued salle / exhale féminine, classiquee maternité / quitté masculine, classiquef porte / emporte féminine, classiqueg air / mer masculine, classiqueh marines / poitrines féminine, classiquei perclus / plus masculine, classiquej d’hommes / Sodomes féminine, classiquek stérilité / irrité masculine, classiquel ténébreuses / nombreuses féminine, classiquem main / demain masculine, classiquen rides / arides féminine, classiqueo abolis / lits masculine, classiquep sardinière / dernière féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La mer, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1894· numérisation wikisource.org· Sources