Œuvres, 1873· Appendice· I
Le forgeron
I
Le bras sur un marteau gigantesque, effrayantD’ivresse et de grandeur, le front vaste, riant,Comme un clairon d’airain, avec toute sa bouche,Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jourQue le peuple était là, se tordant tout autourEt sur les lambris d’or traînant sa veste sale.
Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle,Pâle comme un vaincu qu’on prend pour le gibet,Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbaitCar ce maraud de forge aux énormes épaulesLui disait de vieux mots et des choses si drôles,Que cela l’empoignait au front, comme cela !
« Or, tu sais bien, Monsieur, nous chantions tra la laEt nous piquions les bœufs vers les sillons des autres.Le Chanoine, au soleil, filait des patenôtresSur des chapelets clairs grenés de pièces d’or ;Le Seigneur, à cheval, passait, sonnant du cor ;Et l’un, avec la hart, l’autre, avec la cravache,Nous fouaillaient. Hébétés comme des yeux de vache,Nos yeux ne pleuraient plus. Nous allions, nous allions ;Et quand nous avions mis le pays en sillons,Quand nous avions laissé dans cette terre noireUn peu de notre chair… nous avions un pourboire :On nous faisait flamber nos taudis dans la nuit,Nos petits y faisaient un gâteau fort bien cuit.
« Oh ! je ne me plains pas. Je te dis mes bêtises.C’est entre nous. J’admets que tu me contredises.Or, n’est-ce pas joyeux de voir, au mois de juin,Dans les granges entrer des voitures de foinÉnormes ; de sentir l’odeur de ce qui pousse,Des vergers quand il pleut un peu, de l’herbe rousse ;De voir des blés, des blés, des épis pleins de grain,De penser que cela prépare bien du pain ?…Oh ! plus fort on irait, au fourneau qui s’allume,Chanter joyeusement en martelant l’enclume,Si l’on était certain de pouvoir prendre un peu,Étant homme à la fin, de ce que donne Dieu !Mais, voilà, c’est toujours la même vieille histoire…
« Mais je sais, maintenant ! Moi, je ne peux plus croire,Quand j’ai deux bonnes mains, mon front et mon marteau,Qu’un homme vienne là, dague sous le manteau,Et me dise : « Mon gars, ensemence ma terre » ;Que l’on arrive encor, quand ce serait la guerre,Me prendre mon garçon, comme cela, chez moi !Moi, je serais un homme, et toi, tu serais roi ?Tu me dirais : « Je veux » ? Tu vois bien, c’est stupide.Tu crois que j’aime voir ta baraque splendide,Tes officiers dorés, tes mille chenapans,Tes palsembleus bâtards tournant comme des paons ?Ils ont rempli ton nid de l’odeur de nos fillesEt de petits billets pour nous mettre aux Bastilles,Et nous dirions : « C’est bien ; les pauvres, à genoux ! » ;Nous dorerions ton Louvre en donnant nos gros sous,Et tu te soûlerais, tu ferais belle fête,Et ces Messieurs riraient, les reins sur notre tête ?
« Non. Ces saletés-là datent de nos papas.Oh ! le Peuple n’est plus une putain. Trois pas,Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière.Cette bête suait du sang par chaque pierre ;Et c’était dégoûtant, la Bastille deboutAvec ses murs lépreux qui nous racontaient toutEt, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre !Citoyen, citoyen, c’était le passé sombreQui croulait, qui râlait, quand nous prîmes la tour !Nous avions quelque chose, au cœur, comme l’amour ;Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines,Et, comme des chevaux, en soufflant des narines,Nous allions fiers et forts, et ça nous battait là !Nous marchions au soleil, front haut, comme cela,Dans Paris ; on venait devant nos vestes sales ;Enfin, nous nous sentions hommes ! Nous étions pâlesSire ; nous étions soûls de terribles espoirs.Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs,Agitant nos clairons et nos feuilles de chêne,Les piques à la main, nous n’eûmes pas de haine.Nous nous sentions si forts : nous voulions être doux !
« Et, depuis ce jour-là, nous sommes comme fous !Le tas des ouvriers a monté dans la rue,Et ces maudits s’en vont, foule toujours accrueDe sombres revenants, aux portes des richards.Moi, je cours avec eux assommer les mouchards ;Et je vais dans Paris, noir, marteau sur l’épaule,Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle ;Et, si tu me riais au nez, je te tuerais !
« Puis, tu peux y compter, tu te feras des fraisAvec tes hommes noirs, qui prennent nos requêtesPour se les renvoyer comme sur des raquettes,(Et tout bas les malins se disent : « Qu’ils sont sots ! »),Pour mitonner des lois, coller des petits potsPleins de jolis décrets roses et de droguailles,S’amuser à couper proprement quelques tailles,Puis se boucher le nez quand nous marchons près d’eux,(Nos doux représentants qui nous trouvent crasseux !),Pour ne rien redouter, rien, que les baïonnettes…C’est très bien. Foin de leur tabatière à sornettes !Nous en avons assez, là, de ces cerveaux platsEt de ces ventres-dieux. Ah ! ce sont là les platsQue tu nous sers, bourgeois, quand nous sommes féroces,Quand nous brisons déjà les sceptres et les crosses ?… »
II
Il le prend par le bras, arrache le veloursDes rideaux et lui montre, en bas, les larges coursOù fourmille, où fourmille, où se lève la foule,La foule épouvantable avec des bruits de houle,Hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer,Avec ses bâtons forts et ses piques de fer,Ses tambours, ses grands cris de halles et de bouges :Tas sombre de haillons saignant de bonnets rouges.L’Homme, par la fenêtre ouverte, montre toutAu roi pâle et suant qui chancelle debout,Malade à regarder cela.
« C’est la crapule,Sire. Ça bave aux murs, ça monte, ça pullule.Puisqu’ils ne mangent pas, Sire, ce sont des gueux !Je suis un forgeron ; ma femme est avec eux,Folle : elle croit trouver du pain aux Tuileries.On ne veut pas de nous dans les boulangeries.J’ai trois petits. Je suis crapule. ‒ Je connaisDes vieilles qui s’en vont pleurant sous leurs bonnets,Parce qu’on leur a pris leur garçon ou leur fille.C’est la crapule. ‒ Un homme était à la Bastille,Un autre était forçat, et, tous deux, citoyensHonnêtes ; libérés, ils sont comme des chiens :On les insulte ; alors, ils ont là quelque choseQui leur fait mal, allez ! C’est terrible et c’est causeQue, se sentant brisés, que, se sentant damnés,Ils sont là, maintenant, hurlant sous votre nez.Crapule. ‒ Là-dedans sont des filles, infâmesParce que vous saviez que c’est faible les femmes,Messeigneurs de la cour, que ça veut toujours bien ;Vous leur avez craché sur Pâme, comme rien ;Vos belles, aujourd’hui, sont là. C’est la crapule.
« Oh, tous les malheureux, tous ceux dont le dos brûleSous le soleil féroce, et qui vont, et qui vont,Qui, dans ce travail-là, sentent crever leur front :Chapeau bas, mes bourgeois, oh ! ceux-là sont les HommesNous sommes Ouvriers, Sire ! Ouvriers ! Nous sommesPour les grands temps nouveaux où l’on voudra savoir,Où l’Homme forgera du matin jusqu’au soir,Chasseur des grands effets, chasseur des grandes causes ;Où, lentement vainqueur, il domptera les chosesEt montera sur Tout, comme sur un cheval.Ô splendides lueurs des forges ! Plus de mal,Plus !… Ce qu’on ne sait pas, c’est peut-être terrible !Nous saurons ! Nos marteaux en main, passons au cribleTout ce que nous savons ; puis, Frères, en avant !Nous faisons quelquefois ce grand rêve émouvantDe vivre simplement, ardemment, sans rien direDe mauvais ; travaillant sous l’auguste sourireD’une femme qu’on aime avec un noble amour.Et l’on travaillerait fièrement tout le jour,Écoutant le devoir comme un clairon qui sonne ;Et l’on se sentirait très heureux, et personne,Oh ! personne surtout, ne vous ferait ployer !On aurait un fusil au-dessus du foyer…
« Oh ! mais l’air est tout plein d’une odeur de bataille !Que te disais-je donc ? Je suis de la canaille.Il reste des mouchards et des accapareurs.Nous sommes libres, nous ! Nous avons des TerreursOù nous nous sentons grands, oh ! si grands ! Tout à l’heure,Je parlais de devoir calme, d’une demeure…Regarde donc le ciel ! ‒ C’est trop petit pour nous ;Nous crèverions de chaud, nous serions à genoux…Regarde donc le ciel ! ‒ Je rentre dans la foule,Dans la grande canaille effroyable qui roule,Sire, tes vieux canons sur les sales pavés.Oh ! quand nous serons morts, nous les aurons lavés !Et si, devant nos cris, devant notre vengeance,Les pattes des vieux rois mordorés, sur la France,Poussaient leurs régiments en habits de gala,Eh bien, n’est-ce pas, vous tous : Merde à ces chiens-là ! »
III
Il reprit son marteau sur l’épaule.
La foulePrès de cet homme-là se sentait l’âme soûle.Et, dans la grande cour, dans les appartementsOù Paris haletait avec des hurlements,Un frisson secoua l’immense populace…‒ Alors, de sa main large et superbe de crasse,Bien que le roi ventru suât, le Forgeron,Terrible, lui jeta le bonnet rouge au front.
[Avril 1870.]
Versification
- Forme
- Sonnet classique, prototype 1 (sonnet)
- Rimes
- abba abba ccd eed
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a effrayant / farouche masculine, classiqueb riant / bouche féminine, classiquec jour / pâle masculine, classiqued autour / sale féminine, classiqueb gibet / regimbait féminine, classiquec épaules / la masculine, classiqued drôles / cela féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
180 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres, Paris, MERCURE DE FRANCE, 1912· numérisation Project Gutenberg· Sources