Œuvres, 1873· Appendice· I
Soleil et chair
I
Le Soleil, le foyer de tendresse et de vie,Verse l’amour brûlant à la terre ravie.Et, quand on est couché sur la vallée, on sentQue la terre est nubile et déborde de sang,Que son immense sein soulevé par une âmeEst d’amour comme Dieu, de chair comme la femme,Et qu’il renferme, gros de sève et de rayons,Le grand fourmillement de tous les embryons.
Et tout croît, et tout monte !
Ô Vénus, ô déesse !Je regrette les temps de l’antique jeunesse,Des satyres lascifs, des faunes animaux,Dieux qui mordaient d’amour l’écorce des rameauxEt dans les nénuphars baisaient la nymphe blonde.Je regrette les temps où la sève du monde,L’eau du fleuve, le sang rose des arbres vertsDans les veines de Pan mettaient un univers ;Où le sol palpitait, vert, sous ses pieds de chèvre ;Où, baisant mollement le clair syrinx, sa lèvreModulait sous le ciel le grand hymne d’amour ;Où, debout sur la plaine, il entendait autourRépondre à son appel la Nature vivante ;Où les arbres muets, berçant l’oiseau qui chante,La terre, berçant l’homme, et tout l’Océan bleuEt tous les animaux, aimaient, aimaient en Dieu.Je regrette les temps de la grande Cybèle,Qu’on disait parcourir, gigantesquement belleSur un grand char d’airain, les splendides cités :Son double sein versait dans les immensitésLe pur ruissellement de la vie infinie.L’Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie,Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux.Parce qu’il était fort, l’Homme était chaste et doux.
Misère ! maintenant il dit : Je sais les choses,Et va, les yeux fermés et les oreilles closes.Et pourtant, plus de dieux ! plus de dieux ! l’Homme est roi,L’Homme est dieu ! Mais l’Amour, voilà la grande Foi !Oh ! si l’homme puisait encore à ta mamelle,Grande mère des dieux et des hommes, Cybèle !S’il n’avait pas laissé l’immortelle AstartéQui jadis, émergeant dans l’immense clartéDes flots bleus, fleur de chair que la vague parfume,Montra son nombril rose, où vint neiger l’écume,Et fit chanter, déesse aux grands yeux noirs vainqueurs,Le rossignol aux bois et l’amour dans les cœurs !
II
Je crois en toi, je crois en toi, divine mère,Aphroditè marine ! ‒ Oh ! la route est amère,Depuis que l’autre dieu nous attelle à sa croix.Chair, marbre, fleur, Vénus, c’est en toi que je crois !Oui, l’Homme est triste et laid, triste sous le ciel vaste ;Il a des vêtements, parce qu’il n’est plus chaste,Parce qu’il a sali son fier buste de dieuEt qu’il a rabougri, comme une idole au feu,Son corps olympien aux servitudes sales !Oui, même après la mort, dans les squelettes pâlesIl veut vivre, insultant la première beauté !Et l’idole où tu mis tant do virginité,Où tu divinisas notre argile, la Femme,Afin que l’homme pût éclairer sa pauvre âmeEt monter lentement, dans un immense amour,De la prison terrestre à la beauté du jour,La Femme ne sait plus même être courtisane !‒ C’est une bonne farce ! Et le monde ricaneAu nom doux et sacré de la grande Vénus.
III
Si les temps revenaient, les temps qui sont venus !…Car l’Homme a fini, l’Homme a joué tous les rôles.Au grand jour, fatigué de briser des idoles,Il ressuscitera, libre de tous ses dieux,Et, comme il est du ciel, il scrutera les cieux.L’idéal, la pensée invincible, éternelle,Tout le dieu qui vit sous son argile charnelleMontera, montera, brûlera sous son front.Et quand tu le verras sonder tout l’horizon,Contempteur des vieux jougs, libre de toute crainte,Tu viendras lui donner la rédemption sainte.Splendide, radieuse, au sein des grandes mersTu surgiras, jetant sur le vaste UniversL’Amour infini dans un infini sourire ;Le Monde vibrera comme une immense lyreDans le frémissement d’un immense baiser…
‒ Le Monde a soif d’amour : tu viendras l’apaiser,Ô splendeur de la chair ! ô splendeur idéale !Ô renouveau d’amour, aurore triomphaleOù, courbant à leurs pieds les dieux et les héros,Callypige la blanche et le petit ÉrosEffleureront, couverts de la neige des roses,Les femmes et les fleurs sous leurs beaux pieds écloses !
IV
Ô grande Ariadnè, qui jettes tes sanglotsSur la rive, en voyant fuir là-bas, sur les flots,Blanche sous le soleil, la voile de Thésée,Ô douce vierge, enfant qu’une nuit a brisée,Tais-toi ! Sur son char d’or bordé de noirs raisins,Lysios, promené dans les champs phrygiensPar les tigres lascifs et les panthères rousses,Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses.Zeus, taureau, sur son cou berce comme une enfantLe corps nu d’Europè, qui jette son bras blancAu cou nerveux du dieu frissonnant dans la vague ;Il tourne lentement vers elle son œil vague ;Elle laisse traîner sa pâle joue en fleurAu front de Zeus ; ses yeux sont fermés ; elle meurtDans un divin baiser, et le flot qui murmureDe son écume d’or fleurit sa chevelure.Entre le laurier rose et le lotus jaseur,Glisse amoureusement le grand Cygne rêveur,Embrassant la Léda des blancheurs de son aile ;Et, tandis que Cypris passe, étrangement belle,Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins,Étale fièrement For de ses larges seinsEt son ventre neigeux brodé de mousse noire,Héradès le Dompteur, qui comme d’une gloire,Fort, ceint son vaste corps de la peau du lion,S’avance, front terrible et doux, à l’horizon !…Par la lune d’été vaguement éclairée,Debout, nue et rêvant dans sa pâleur doréeQue tache le flot lourd de ses longs cheveux bleus,La Dryade regarde au ciel silencieux…Dans la clairière sombre, où la mousse s’étoile,La blanche Séléné laisse flotter son voile,Craintive, sur les pieds du bel Endymion,Et lui jette un baiser dans un pâle rayon…La Source pleure au loin dans une longue extase…C’est la Nymphe qui rêve, un coude sur son vase,Au beau jeune homme blanc que son onde a pressé…Une brise d’amour dans la nuit a passé…
Et, dans les bois sacrés, dans l’horreur des grands arbres,Majestueusement debout, les sombres marbres,Les dieux, au front desquels le bouvreuil fait son nid,Les dieux écoutent l’Homme et le Monde infini.
[Mai 1870.]
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Rimes
- 1(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a vie / sent masculine, classiqueb ravie / sang féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 4.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
129 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres, Paris, MERCURE DE FRANCE, 1912· numérisation Project Gutenberg· Sources