Œuvres, 1873· Appendice· I
Ophélie
Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles,La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles.On entend dans les bois lointains des hallalis.
Voici plus de mille ans que la triste OphéliePasse, fantôme blanc, sur le long fleuve noir ;Voici plus de mille ans que sa douce folieMurmure sa romance à la brise du soir.
Le vent baise ses seins et déploie en corolleSes grands voiles bercés mollement par les eaux.Les saules frissonnants pleurent sur son épaule.Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.
Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle.Elle éveille parfois, dans un aulne qui dort,Quelque nid d’où s’échappe un petit frisson d’aile.Un chant mystérieux tombe des astres d’or.
II
Ô pâle Ophélia, belle comme la neige,Oui, tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !C’est que les vents tombant des grands monts de NorwègeT’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté.
C’est qu’un souffle inconnu, fouettant ta chevelure,À ton esprit rêveur portait d’étranges bruits ;Que ton cœur entendait la voix de la NatureDans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits.
C’est que la voix des mers, comme un immense râle,Brisait ton sein d’enfant trop humain et trop doux ;C’est qu’un matin d’avril un beau cavalier pâle,Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux.
Ciel, Amour, Liberté : quel rêve, ô pauvre Folle !Tu te fondais à lui comme une neige au feu.Tes grandes visions étranglaient ta parole.‒ Et l’Infini terrible effara ton œil bleu.
III
Et le Poète dit qu’aux rayons des étoilesTu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis,Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys !
[Juin 1870.]
Versification
- Forme
- Strophes régulières
- Rimes
- 3(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Mots à la rime
- a étoiles / voiles féminine, classiqueb lys / hallalis masculine, classiquea Ophélie / folie féminine, classiqueb noir / soir masculine, classiquea corolle / épaule féminine, classiqueb eaux / roseaux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
36 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres, Paris, MERCURE DE FRANCE, 1912· numérisation Project Gutenberg· Sources