Le chemin de l’oubli, 1904
La Payse
MA payse n’est pas demeurée au village,Brodant à sa fenêtre ou tournant son fuseau,Toute pensive dans un cadre de feuillage,Toujours seule et toujours chantant comme un oiseau.
Elle ne songe pas dans l’ombre à des soirs vaguesOù son front incliné se rougirait d’amour ;Mon départ à ses doigts n’a pas laissé de bagues.De ces bagues d’argent qui parlent du retour…
Elle habite à Paris, où personne ne chante.Un autre l’aime ; elle est heureuse, ou fait semblant ;Elle ne se plaint pas, quand la vie est méchante ;Seulement, quelquefois, son sourire est plus lent.
Si j’ai pu l’adorer, ce n’est que par surprise ;Elle n’était pas libre et portait à son doigtCet anneau d’un passé jaloux que rien ne brise :Son corps, un jour donné, pour tous les jours se doit…
Et c’est pourquoi je songe, et malgré moi j’envieTous ceux qui, malheureux peut-être et séparés,Après s’être attendus, auront toute leur viePour vivre au grand soleil les bonheurs espérés.
20 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources