Le chemin de l’oubli, 1904
Le Refuge
D’où vient que, cette fois, ma ville, ma maison,Les yeux des gens, l’aspect des choses, l’horizon,Tout prend, pour m’accueillir, un air de bienvenue ?Je retrouve, auprès d’eux, l’âme qu’ils ont connue,Tous ceux qu’à chaque pas Je rencontre en cheminJe redeviens petit quand je leur tends la main.Des projets oubliés sortent de ma mémoire :Un mot me rend la force et le bonheur d’y croire ;Et des rêves, si purs que je les croyais morts,Font tressaillir en moi comme un vague remords,Quand je vois, tour à tour, au coin des vieilles rues,Des images de moi, brusquement apparuesAvec mes souvenirs d’enfant et d’écolier.Je me sens tout à coup bavard et familier,Comme en rentrant, jadis, le soir, après l’étude,A reconnaître, assis, dans la même attitude,Les mêmes gens, auprès des rideaux soulevés.Alerte, un ruisseau chante aux pointes des pavés :Le bruit de sa chanson m’est resté dans l’oreille.Nulle part les ruisseaux n’ont de gaîté pareille,Et je vais, plus léger pour avoir entenduLe doux murmure clair au charme inattenduQui m’accompagne au long des ruelles en pente.Le suprême parfum d’une rose grimpanteFinit de s’exhaler près d’un jasmin flétri,Au bord d’une fenêtre où siffle un canari :C’est ainsi qu’autrefois je rêvais ma fenêtre.Tout le passé lointain me gagne, me pénètreEt, comme aux soirs fiévreux de mes premiers départs,Souriant et paisible, accourt de toutes parts ;Je sens que mon passé d’hier est une offenseA tout ce qui survit en moi de mon enfance,Et je me sens repris par toute la douceurDe retrouver en moi, fidèle, mon vrai cœur.
34 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources