Le chemin de l’oubli, 1904
Malentendu
SON visage avait l’air d’implorer et d’attendre.C’était l’heure du soir qui tombe, l’heure tendreOù les femmes ont peur de leur isolement :Triste, je me sentais devenir son amant.Ses yeux brillaient parfois d’un long regard avidePuis se perdaient au loin dans l’ombre ; sa main videSemblait abandonnée, au bord de ses genoux…Heure suprême, où rien qu’à nous parler de nousNos deux bouches déjà n’étaient plus étrangères !Premier baiser des voix ! Fausses gaîtés légères !Je sentais sous les mots qu’elle disait tout basTressaillir d’autres mots qu’elle ne disait pas.Ses gestes, ses regards, ses moindres attitudes,Tout peuplait en mon cœur ces mornes solitudesQue d’anciens amours nous laissent derrière eux.L’obscur besoin d’aimer encore, d’être heureux,De croire, d’obéir, tout me rapprochait d’elle.Je redevenais humble et pour toujours fidèle ;Je ne savais plus rien ; j’oubliais sans remordQue notre amour, d’avance, était né pour la mort,Et je n’ai pas compris sur sa bouche pâméeQu’elle n’aimait en moi que l’espoir d’être aimée.
22 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources