Le chemin de l’oubli, 1904
Orgueil triste
OUI, peut-être, j’aurai, pour les seules ivressesD’un crédule désir,Adoré trop souvent celles que mes caressesNe devaient pas choisir.
Et J’aurai trop souvent dans une âme hésitante,Au lieu de l’apaiser,Laissé furtivement tomber le mot qui tenteEt surprend le baiser.
J’ai trop aimé l’amour, ses butins et ses fièvres.Pour avoir su jamaisRenoncer à sa gloire et détourner mes lèvresDes lèvres que j’aimais.
Du moins, j’aurai donné, d’une tendresse grave,Chaque fois tout mon cœur ;Je redevenais humble et pour toujours esclaveDe qui j’étais vainqueur.
Mon amour n’a pas fait de ces lentes victimesComme en aime l’amour,Et qui, mornes, au poids des misères intimesSuccombent chaque jour.
J’ai voulu le bonheur de toutes, une à une ;Et je les aimais tantQu’elles ont dédaigné ma tendresse importune,Mon désir trop constant.
J’étais puni, d’avance, en détresses futures.Si mon cœur fut mauvais ;Et j’ai payé toujours, à l’heure des ruptures,Plus que je ne devais.
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources