Le chemin de l’oubli, 1904
Rancune
POURQUOI ne t’ai-je pas aimée,Pauvre amie au cœur imprudent,Sœur tendre et longtemps réclamée,Et que je quitte cependant ?
Nulle bouche ne m’a su direDes mots qui me comprenaient mieux,Et nulle n’avait ton sourireIntelligent et sérieux
Nulle à mes vœux ne fut plus douceNi plus ardente à m’apaiser. ..Et cependant je te repousseSans le regret de ton baiser.
J’ai beau savoir que, dans ma vie,La quiétude et le bonheurFidèlement t’auraient suivie,Si je t’avais donné mon cœur.
Hélas ! même la gratitudeQu’imploraient tes regards soumisLaissait toujours dans ma voix rudeS’irriter des mots ennemis.
Mes caresses restaient distraites.Mon cœur ne pouvait pas s’ouvrir ;Tes indulgences toujours prêtesM’exaspéraient sans m’attendrir.
Et si tu penchais, toute proche,Sur moi ton visage affligé.Je n’y voyais que le reprocheDe ton amour découragé.
Quand je te sentais le plus tendre,Je demeurais silencieux,Malgré moi, pour ne pas entendreLes mots devinés dans tes yeux.
Ton bonheur me comblait trop vite :Il me semble encore te voirCherchant mon regard qui t’évitePour y surprendre un peu d’espoir.
Tu veillais autour de mon âmeSans plaintes, mais si tristement !…Tu venais trop tard, pauvre femme,Avec un désir trop aimant.
Et, quand ton cœur semblait éclore.Je t’en voulais à mon insuDe sourire et de croire encoreA tout ce qui m’avait déçu.
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources