Le chemin de l’oubli, 1904
Baisers
PREMIERS baisers vainqueurs sur des lèvres tremblantes,Sur tout un clair visage où l’amour se défend :On a l’impatience et l’orgueil d’un enfant,Ses craintes, ses ferveurs, ses hâtes violentes.
Tout est caresse au cœur et frissons inconnus,Bonheur extasié sous la main, sous la bouche,Tandis que le désir poursuit, tendre et farouche,Sa conquête brutale et ses jeux ingénus.
On oublie ardemment les misères passées.Et que d’autres baisers nous ont menti déjà ;On ne veut plus savoir que l’amour prolongeaMoins d’espoir que de peine au fond de nos pensées.
On sent des mots lointains, dont la candeur surprend,Vous remonter du cœur et trembler sur vos lèvres ;On retrouve, on implore, avec les mêmes fièvres,Tout son premier bonheur anxieux et souffrant.
On se croyait guéri d’être crédule et tendre ;On s’efforçait d’aimer la douceur de vieillir,Et l’on sent tout à coup brûler et tressaillirLe désir éternel qui veillait sous la cendre,
Le désir obstiné qui survit à l’amour,— Seul rayon qui s’attarde au soir de la jeunesseEt, dans la mort de tout, fidèlement renaisseDe l’ombre où nos espoirs s’abîment tour à tour.
24 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources