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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le chemin de l’oubli, 1904

Soir tombant

André Rivoire· 46 vers

NOUS parlions d’être heureux, devant le soir qui tombe.C’était l’heure paisible où le soleil succombe,Où l’ombre est lumineuse encore çà et là…Au bord de la colline, une étoile perla,Visible à peine, comme une première larme.Ton visage noyé dégageait tout son charmeEt semblait à la fois plus grave et plus aimant.Des feuilles frissonnaient, derrière, obscurément.Tout près, dans le silence, une source cachéeÉgouttait le bruit clair de son urne penchée,Cependant que, tout bas, je te parlais de nousEt que tu m’écoutais, les mains à tes genoux.En regardant le jour s’éteindre, sans rien dire.Je voyais seulement le coin de ton sourire,Mais je devinais bien le doute de tes yeux,Et des mots se pressaient, pour te convaincre mieux,Sur ma bouche où ta bouche encore était empreinte ;Et je te disais comme, étreinte par étreinte.Sur ton cœur à jamais tu m’avais su lier,Comme c’était fini maintenant d’oublier,Et de recommencer ma vie aventureuse.Comme tu faisais tout mon bonheur d’être heureuse,Et comme je sentais mes yeux vides et lasDe s’ouvrir, aussitôt qu’ils ne te voyaient pas.

Nous étions seuls, cachés dans les arbres paisibles,A deux pas de la route, et pourtant invisibles.En un pli de vallon frissonnant et secret.Le bruit alerte et lent d’un troupeau qui rentraitParfois mettait dans l’ombre une rumeur de foule.Ou bien c’étaient des pas, un chariot qui rouleEt qui s’en va, lourd d’herbe, accompagné de chants,Enfin, tout le retour, au village, des champs…Et tous ces bruits laissaient en nous comme un reprocheD’être encor là, tous deux, quand la nuit était proche,Quand, par les chemins noirs dépourvus d’horizon,Les gens et les troupeaux regagnaient la maison ;Et nous songions qu’après cette heure qui fut nôtre,Le retour, brusquement, nous prendrait l’un à l’autre,Qu’il faudrait dans la vie être deux étrangersAvec un front tranquille et des rires légers,Qu’il faudrait arrêter, même aux heures de fièvres.Les regards dans nos yeux et les mots sur nos lèvres.Et nos cœurs s’enivraient de notre isolement,Et mes yeux obscurcis regardaient longuement,Comme l’ombre des monts sur le clair paysage.L’ombre de tes cheveux descendre à ton visage.

46 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources