Le plaisir des jours, 1914
Choses anciennes
CERTAINS soirs, à te voir assise auprès de moi,Je voudrais oublier comme je suis à toiEt qu’un grave bonheur l’un à l’autre nous lie :Le passé le plus tendre a sa mélancolie…Je voudrais, ces jours-là, qu’en nous soit effacé,Comme s’il n’était pas déjà, notre passé :Nous nous retrouverions, par delà les années,Au premier temps de nos délices étonnées ;Je croirais écouter pour la première foisLes mots de bon accueil qui riaient dans ta voixTandis que je sentais mon jeune amour éclore.Le désir, en nos cœurs, ne serait pas encoreCet hôte familier qu’il nous est devenu :Il serait, comme alors, le passant inconnuQui, troublé tout à coup d’une langueur secrète,Regarde, se sent las de la route et s’arrête :Il ne se doute pas qu’on va le retenir ;Il sourit, gai d’espoir, libre de souvenir,Cependant que déjà la minute prochaineL’attache doucement d’une invisible chaîne.Je voudrais retrouver cette âme de jadis,Pleine encore d’aveux qu’elle n’avait pas dits,Être là devant toi qui voulais bien m’entendre,Au seuil de mon bonheur sûr d’un désir très tendre,Mais si fragile encore, et qui pouvait un jourN’être qu’un peu d’oubli, s’il n’était tout l’amour !
26 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources