Le plaisir des jours, 1914
Ne cherche pas
DANS notre grand bonheur si tendre, si paisible,Je devine parfois que tes yeux sur les miensCherchent à découvrir la présence invisibleD’une image ou d’un nom dont je me ressouviens.
Quand je quitte, un moment, la page commencéePour relever mon front d’un geste inattendu,Ton visage surpris montre à plein ta pensée,Et j’y vois le regard que tu croyais perdu.
Ce n’est qu’une minute, oh ! ton amour s’appliqueA dérober toujours ce qu’il a d’anxieux ;Mais ton sourire alors est plus mélancolique,Les ombres de ton cœur montent jusqu’à tes yeux.
Ne cherche pas… Si même il persiste en mon âmeUn reste de passé qui s’attarde à mourir,Si quelque vieux regret malgré moi me réclame,Ces chagrins d’autrefois ne me font plus souffrir :
Les hôtes inquiets de mes jeunes années,La tristesse, l’angoisse et le doute et l’ennuiEt la fatigue ardente au déclin des journéesOnt quitté pour jamais l’homme heureux d’aujourd’hui.
Celui qui te sourit, calme et sûr de soi-même,N’est plus l’enfant lassé que d’autres ont connu :Il sait qu’il peut vouloir ; il croit à ce qu’il aime,Depuis qu’en ton amour il s’est appartenu.
24 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources