Le plaisir des jours, 1914
La Bien-Aimée
SACHE lentement la choisir,D’une âme vite refermée,La compagne de ton désirDont tu feras ta bien-aimée.
Va longtemps, comme un promeneur,Dans la foule vaine et charmante,Avant de fier ton bonheurAu cœur fragile d’une amante ;
Prends garde aux promesses des yeux,A la caresse du sourire,Au mensonge délicieuxDes visages où tu crois lire ;
Songe comme tout est légerEt comme, aussitôt que l’on aime,Il faut souvent s’interroger,Avant d’être sûr de soi-même.
Tant d’espoirs ne laissent au cœurQu’un peu de cendre inanimée !…Sois sans révolte et sans rancœur,Attends l’unique bien-aimée.
Aux mauvais soirs, aux mornes jours,.Garde-lui ton rêve fidèle,Et dis-toi qu’elle vient toujoursQuand notre amour est digne d’elle.
Même déçu, même vieilli,Ne désespère pas encore :Ton cœur peut-être a tressailliD’une tendresse qu’il ignore.
Celle qu’on aime est là, parfois,Sans que l’âme s’émeuve toute :C’est elle, son regard, sa voix ;Ni l’un ni l’autre ne s’en doute…
On vit près d’elle, on ne sait rien,Sinon que la vie est moins sombre,Et c’est un bonheur ancienQu’un soir on découvre dans l’ombre.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources