Le plaisir des jours, 1914
Pressentiment
QUAND tu viendras, ô toi qui fus mon seul amour,Nous aurons fait tous deux, peut-être, un long détourEt nous aurons suivi des routes décevantes…L’involontaire ardeur des âmes trop vivantesEt, bien plus que l’amour, le besoin d’être amantAuront pris ma jeunesse à leur enchantement…Ma jeunesse ! quel mot grave et doux, ma jeunesse !Comme elle est loin déjà !… Mais, pour qu’elle renaisse,Avec tous ses espoirs les plus audacieux,Il suffit que mes yeux aient rencontré tes yeux…Ce jour viendra… Je sais que ta tendresse existe,Que ta vie a l’air gaie et que ton âme est triste,Qu’à ton insu peut-être, et depuis très longtemps,Tu m’attends, chaque soir, ainsi que je t’attends…Je le sais, j’en suis sûr… Et, bien que je t’ignore,Je sens mon cœur fermé prêt à s’ouvrir encoreEt prêt à se donner, sur un mot de ta voix,Pour la dernière fois… pour la première fois !Rien qu’à penser à nous, tout le passé se fane :Il n’en subsistera plus rien qui te profaneDans le jeune regard dont je t’accueillerai…Plein du seul souvenir d’avoir tant espéré,J’oublierai tout de suite, et d’un oubli suprême,Toutes celles en qui je n’aimais que moi-même…Qu’est-ce que tout cela ? Qu’importe, maintenant,Par un soir tendre un peu de désir frissonnant ?Quand elles ont quitté leurs robes mensongères,Les heures du désir sont les plus passagères :Tu peux venir sans crainte, elles ne m’ont laisséQue la lointaine odeur d’un bouquet dispersé.
30 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources