Le songe de l’amour, 1900
Départ
AVANT de nous quitter, laisse que je te voie.Viens près de la fenêtre où ce long jour d’été,Comme un souvenir tendre au déclin d’une joie.Prolonge au ciel pâli sa dernière clarté.
Que je retrouve un peu de ton corps sous la robe.Je chercherai des yeux dans la grâce d’un pliTout ce qu’il me rappelle et tout ce qu’il dérobe,Tout ce que j’aime en toi de contour assoupli.
Tout à l’heure, au moment fiévreux de ta venue.Quand mes bras se hâtaient dans l’ombre à te saisir.Je t’ai mal regardée et t’ai mal reconnue,A travers le frisson de mon premier désir.
Et ce n’était pas toi vraiment que j’ai blottieD’une étreinte éperdue aussi près de mon cœur,C’est tout le cher instant dont tu faisais partie,Et tout ce que ma lèvre épuisait de bonheur.
Je n’ai vu que tes yeux d’allégresse et d’offrande,Tes yeux sombres, au reflet clair, tes yeux sans fond,Tes yeux où vit au loin ton âme toute grande,Tes yeux toujours épris d’un amour plus profond.
Maintenant, tu n’es plus auprès de moi qu’à peine ;Je reprends ma douleur que ton charme allégea ;Tout m’apparaît plus vide et toi plus incertaine !Notre prochain adieu nous sépare déjà.
Je veux, baisant au front ta tête languissante.Inquiet de toi-même, en ce dernier momentOù tu n’es pas encor tout à fait une absente,Si tu pars pour toujours, te perdre lentement.
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources