Le songe de l’amour, 1900
En tisonnant
LA chambre est tiède encore, et dans la cheminéeLe feu de bois mourant s’écroule à petits bruits.Pour mieux tromper mon cœur d’espoirs qu’elle eût détruitLoin d’elle j’ai vécu cette longue journée.
Je me suis privé d’elle, et pour l’adorer mieuxJ’ai voulu, sans la voir, évoquer de moi-mêmeTout le trésor épars des souvenirs que j’aime.Toute la joie intime éclose de ses yeux.
Je me suis murmuré, pour enchanter ma peine.Avec l’inflexion lointaine de sa voix,Des mots simples et bons qu’elle m’a dits parfois ;J’ai pris pour de l’amour sa pitié calme et vaine.
Je regarde le feu, tisonnant et songeant ;Et voici qu’en mon âme un instant consolée,Comme un aveu perdu ressuscite, isolée,La furtive douceur d’un sourire indulgent.
Un grand rêve fragile en mon cœur se prépare ;J’aime trop mon amour pour ne pas croire au sien.Ses chagrins étrangers, son orgueil ancien,J’oublie avidement tout ce qui nous sépare,
Pendant que loin de moi, sûre que je l’aimais,A peine elle a sans doute espéré ma venue…Elle sait que ma chambre est désolée et nue,Elle me plaint peut-être et ne viendra jamais.
24 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources