Le songe de l’amour, 1900
Paysage
RESTE ainsi près de moi, sur les vers que j’écrisPenchant ta grâce fine et ton frêle visage :J’évoque dans tes yeux l’âme d’un paysageQui dort frileusement sous un pan de ciel gris.
C’est peut-être en Islande et peut-être en Norvège,En un pays du Nord que je sens très lointain ;Le paysage a froid dans un jour presque éteint,Et les choses ont l’air d’attendre de la neige.
Nous sommes là tous deux, vagues. Nous nous aimons.Je ne sais rien de plus, je ne puis rien te dire,Sinon que j’entrevois un peu de ton sourire.Et qu’une brume, au loin, tremble au contour des monts ;
Et que c’est un décor de teinte monotoneQui s’harmonise avec tes yeux irrésolus,Et qui n’est pas encore, et qui pourtant n’est plus.Ni tout à fait l’hiver, ni tout à fait l’automne.
L’heure même, indécise autant que la saison,Ou n’est pas encor claire, ou n’est pas encor sombre ;Il peut sortir du jour, il peut sortir de l’ombreDu crépuscule lent qui traîne à l’horizon.
D’où vient que nous avons au cœur la nostalgieD’un lever de soleil ou d’étoiles ? Hélas !Quel vain désir nous presse, et sommes-nous donc lasDe la pénombre où notre amour se réfugie ?
Hors de nous, comme en nous, n’avions-nous pas rêvéCette exquise douceur des molles demi-teintes,Cette cendre qui tombe à nos âmes éteintes,Ce calme, après l’effort, du cœur qui s’est trouvé ?
Regarde, la bonté des choses nous accueille,Et, comme nous, dolente en ce pâle décor,La sensibilité d’un lac frissonne encorLe long des bois flétris qui meurent feuille à feuille.
Un peu de vent tressaille aux pentes du coteau.Il fait froid. Dans le gris du ciel qui s’y reflète,Ainsi qu’un arbre mort qui mire son squelette,Veux-tu que nous penchions notre amour sur cette eau ?
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1909· numérisation archive.org· Sources