Les vierges, 1890‑1894· Les limbes
Les Limbes
ELLES vont, balançant des palmes,Dans les jardins silencieux,L’extase au cœur, levant aux cieuxLe rêve de leurs grands yeux calmes.
Libres du fardeau de leurs corps,Leurs pieds seuls effleurent la terre ;Mais leur lèvre aux plis de mystèreSourit à de lointains accords.
Au creux des murs, ouatés de mousse,Qui les isolent du chemin,Tout bruit-vivant, .tout bruit humain,Pour Elles, chastement, s’émousse.
Point d’aurore, point de midi.Un soir tendre, aux lueurs éteintes,Qui pénètre et confond les teintes.Verse au cœur son calme attiédi.
Point d’odeur qui berce, ou qui grise ;Son souffle même est si léger,Qu’on sent à peine voltigerL’âme indolente de la brise.
Les sons, les parfums, les couleurs,Tout est discret, tout est mystique :Le vent est pur comme un cantique,Et les rayons sont des pâleurs.
Point de nids dans les rameaux souples ;Point d’oiseaux au bord des buissons,Pour chanter les douces chansons,Qui font rêver d’aller par couples.
Et sous leurs voiles aux longs plis,Faits de brumeuses mousselines,Elles vont, âmes orphelines,De qui les temps sont accomplis.
Elles n’ont point connu sur terreLes lèvres douces de l’Amant ;Leurs jours ont passé lentement,Dans une attente solitaire.
Leur bouche ignora les aveux,Et leurs émois sont restés vagues ;Leurs doigts n’ont point porté de bagues ;Nul n’a dénoué leurs cheveux.
Elles ont passé dans la vie,Sans savoir qu’on en peut souffrir ;Car l’heure même de mourirFut douce à leur âme ravie.
Toutes, quand elles ont quittéLe monde des amours charnelles,Elles gardaient dans leurs prunellesLe calme et la limpidité.
Mais dans leur foi, cœurs sans reproches,Vierges d’ivresse et de remord,Elles croyaient que par la mortLes cieux promis seraient plus proches.
Et voici qu’éternellement,Pour être mortes sans baptême,Sans que nul leur ait dit : « Je t’aime »Dans un vague chuchotement ;
Pour n’avoir pas connu les fièvres,Les détresses ni les sanglots ;Pour avoir gardé toujours closLeur cœur, leur esprit et leurs lèvres ;
Surtout, pour n’avoir point offertLeur part d’amour à d’autres âmes,Pour n’avoir jamais été femmes,Et pour n’avoir jamais souffert,
Dans le pâle décor des Limbes,Toujours seules, elles iront,Pensives et calmes, le frontCeint d’auréoles et de nimbes ;
Mais jamais, dans l’air effleuréD’un appel invisible et tendre,Elles ne doivent plus entendreLa voix proche de l’Espéré.
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources