Les vierges, 1890‑1894· Les appels
Les Appels
Pour celle qui est venue.
DANS le soir recueilli, voilé d’ombre câline,Bercé de brise calme et constellé d’argent,La lune aux bords pâlis glisse au ciel indulgent ; —Et tout front virginal, rêveusement, s’incline.
Car les Vierges, comme des fleurs, s’ouvrent au soir ;Et, tandis qu’un appel lointain s’afflige en Elles,La même attente emplit d’extase leurs prunelles,Où leur cœur reflété s’épanouit d’espoir.
Languissamment leur taille souple se balance,Comme appuyée au bras d’un invisible amant ;Et, berçant d’inconnu leur chaste isolement,L’âme des bois fleuris parfume le silence.
Et leur cœur inquiet rêve de s’apaiserDans le soir attendri, plein d’aveux sans paroles,Qui, tombant du ciel clair, ou montant des corollesLes caressent d’amour, comme un vague baiser.
Mais voici qu’animant la rumeur indéciseDont la brume du soir les effleure en passant,Sur un rythme léger, qui se fait languissant,Dans leur rêve, à fleur d’âme, un appel se précise :
« Je viens à toi dans la nuit claire,Sous le dais calme des cieux ;Je viens à toi ; tu m’as su plaire,Pour la couleur de tes yeux.
« Les bois dorment ; le soir complice,Au creux des sentiers brunis,Pour cacher mieux notre délice,Nous fait d’invisibles nids.
« Viens, je sais des lits de fougères,Discrets comme des aveux.Les odeurs s’y feront légèresPour parfumer tes cheveux.
« La nuit nous aime ; et, si tu penchesTes lèvres jusqu’à mon front,Tu verras qu’à travers les branchesLes astres nous souriront. »
Et l’appel invisible expire ! Les ramuresTressaillent dans le soir alangui de murmures ;L’air effleuré s’émeut d’inquiètes douceurs ;Et les Vierges, rêvant d’amours surnaturelles,Comme un aveu très doux sentent passer sur ellesLe vol silencieux des parfums caresseurs.
Elles vont. Une extase endort leur défiance.
Mais voici qu’en leur cœur s’afflige à longs sanglotsLe rêve à qui leur vœu mystique se fiance,Et, craintives, Elles détournent leurs yeux clos…Alors un autre appel, bercé de mandolinesLointaines et câlines,Des bois mystérieux s’élève, et dans leur cœurScande son chant joyeux sur un rythme vainqueur ;
« Viens, le clair de lune argenteLes plis lourds des bois dormants ;Et le vent sur l’eau changeanteFait courir des diamants.
« Du ciel à la terre, il rôde.Comme effleurés de zéphyr, .Des rayons verts d’émeraudeEt des frissons de saphir.
« Les chemins, qui sont d’ivoireSous la lune aux clairs reflets,S’enroulent dans l’ombre noire,Comme de grands bracelets.
« Vois, les lueurs sont d’opale ;Et, sur la terre qui dort,Les astres, dans la nuit pâle,Ruissellent en colliers d’or.
« Viens à moi, sous tes longs voiles,Vierge aux yeux sombres ! Je veuxFaire éclore des étoilesDans la nuit de tes cheveux.
« Et le soir, dans l’ombre éteinte,Tu souriras, les yeux clos,Au chant clair de l’or qui tinteComme un appel de grelots. »
Mais les Vierges, fuyant la voix qui les offense,Et prenant peur soudain de leur isolement,Pressent leur pas dans l’ombre ; et toutes, chastement,Joignent leurs frêles mains sur leur cœur en défense,Tandis qu’un appel monte en un vague soupir,Que la brise et les bois prennent soin d’assoupir.
« Vierge aux yeux d’espoir, vierge au cœur mystique,Je viens, en tremblant,Chanter dans le soir un vague cantiqueA ton rêve blanc.
« Sous l’œil des clartés l’amour nous rassemble ;Les vents sont berceurs ;Nos cœurs enchantés s’ouvriront ensembleAux chastes douceurs.
« Mon désir fervent ne veut de caresse,Que celle des yeux ;Nous irons, rêvant de calme tendresse.Sous la paix des cieux.
« Oh ! viens, sur nos fronts l’ombre étend son aile,Comme un voile ami ;Viens, nous parlerons d’amour éternelleAu bois endormi. »Et la plainte est si douce en la nuit plus câline !A son premier appel, leurs yeux calmes ont lui ;L’âme qui chante est sœur de leur âme orpheline,Tendre comme leur rêve, et chaste comme lui.Le voici donc, l’Élu promis à leur attente,Vers qui s’ouvraient leurs yeux, vers qui s’ouvraient leurs mains ;Et l’amour va chanter sur leur lèvre hésitante,Et l’espoir va fleurir dans la nuit dés chemins.Mais un sanglot navré déchire l’ombre heureuse… —Qui donc souffre et gémit quand l’amour a passé ?Et voici qu’une voix lointaine et douloureusePleure en leur cœur plaintif l’appel du délaissé :
« Sœur douce, que j’avais perdue,Par ce soir tendre et recueilli,Sachez qu’en mon âme éperdueL’espoir d’amour n’a point vieilli.
« Et je reviens, cœur en détresse,Plein du passé qui pleure en nous,Blottir mon rêve de tendresseDans la tiédeur de vos genoux.
« Mes pieds sont las, ma tête est lasse ;Car j’ai bien souffert, ô ma sœur ;J’ai besoin d’un bras qui m’enlace,Et qui soit chaste et caresseur.
« J’ai besoin qu’une voix m’effleureD’un murmure vague et léger.J’ai tant souffert ; mais, si je pleure,Il ne faut pas m’interroger.
Je suis comme un enfant malade ;Il faut m’endormir, en chantantTout bas quelque vieille ballade,Qu’on devine plus qu’on n’entend.
« Il faut, pour chasser de mes fièvresLa peur vaine des lendemains,A mes yeux la douceur des lèvres,A mon front la fraîcheur des mains.« Vous pencherez sur ma souffranceVos yeux bons qui savent guérir ;Vous me bercerez d’espérance :Ne laissez pas mon cœur mourir ! »
Et l’aveu qui chantait sur leur lèvre ravie,Comme un oiseau peureux dans les rameaux en fleur,S’envole ; et leur cœur vierge a pressenti la vie :Toutes, fuyant l’amour, marchent vers la douleur.Les étoiles, en des lueurs révélatrices,S’ouvrent aux cieux blessés, comme des cicatrices ;L’eau traîne au fond des bois un long gémissement,Et toujours vont, cherchant d’incurables détresses,Les Vierges, dont les mains versent pieusementSur les fronts douloureux la fraîcheur des caresses.
146 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources