Les vierges, 1890‑1894· Les vierges a la nuit
Les Vierges à la Nuit
Toi qui souris là-bas, si pâle sous tes voiles,Nuit de recueillement, Nuit d’extase, Nuit sœur,Épanouis en nous ton âme de douceur,Reflète en nos yeux tes étoiles.
Pose à nos fronts ta fraîcheur calme ; épands sur nousTon souffle parfumé d’odeurs toujours fleuries ;Nous conduirons vers toi de blanches théories,Nous t’invoquerons à genoux.
Viens nous bercer, ô Nuit, prends nos cœurs sans défense !Comme un enfant craintif qu’on endort en ses bras,Clos nos yeux de langueurs ; tu nous consolerasDes aveux qui sont une offense.
Tu guériras du jour nos rêves profanés,Du jour dur, qui ne peut toucher sans qu’il meurtrisse ;Car tu fais refleurir, ô Nuit consolatrice,Les fleurs et les espoirs fanés.
Et tu nous porteras, en un souffle mystique,Les mots inentendus que notre cœur pressent,Quand un soupir lointain nous caresse en passant,Avec des ferveurs de cantique…
MAIS te voilà ! C’est toi ! — Les derniers bruits humainsS’éloignent ; leur rumeur s’alanguit de mystère ;Tu nous rends les grands bois, les prés et les chemins :Ton ombre en a chassé les hommes de la terre.
C’est bien toi, maintenant ! Sous les deux enchantés,Le clair de lune épars frissonne au bord des branches,Fait éclore aux gazons de furtives clartés,Puis, lentement, se pose avec des pudeurs blanches.
Et nous marchons dans l’ombre à pas plus languissants,Les mains pieusement jointes sur nos cœurs vierges…Oh ! n’est-ce pas que tes parfums sont un encens ?Oh ! n’est-ce pas que tes étoiles sont des cierges ?…
Et, quand tu seras toute en nous, qui t’implorons,Comme un nimbe d’or pâle aux vitraux d’une église,Tu feras rayonner nos âmes sur nos fronts,Pour que l’Aimé nous reconnaisse, et nous élise…
CAR Il viendra… Nos cœurs sont prêts pour l’accueillir.Il se cache en tes plis, Nuit douce et charmeresse !C’est Sa voix, dont ta brise errante nous caresse ;C’est Sa présence en toi qui nous fait tressaillir.
T’en souviens-tu ? nos yeux jadis voulaient se clore,Quand mourait le jour pâle aux bords du firmament.Nous avions peur, ô Nuit ! de ton recueillement :Nos cœurs tremblaient d’aimer, et nos lèvres d’éclore.
Puis nous avons compris la douceur des jardins,Les pensives langueurs, les molles quiétudes ;Les grands murs fraternels gardaient nos solitudes, —Et nous rêvions d’amour, en de calmes dédains.
Mais un soir, par delà les murs, dans les broussailles,Les appels ont chanté sur des rythmes vainqueurs ; —Et nous avons senti le vide de nos cœurs,Et nous avons rêvé de lentes fiançailles.
Les temps promis à nos extases sont venus…Et c’est toi, Nuit, c’est toi qui nous avais conquises,Quand, le cœur plein de trouble et de craintes exquises,Nous marchions pas à pas vers les bois inconnus…
IL est là, maintenant, qui toujours se rapproche,Celui que nous aimons, et qui devait venir.Il vient ; son âme est sœur de nos cœurs sans reproche.Encore un soir peut-être, et tu vas nous unir.
Qu’il vienne donc, ô Nuit ! Nos mains s’ouvrent aux siennes.Qu’il se dresse de l’ombre au bord du grand bois.noir,Comme ces chevaliers des légendes anciennes,Dont l’âme se recueille aux portes du manoir.
Nous mettrons notre tête au creux de Son épaule ;Nos yeux se lèveront vers Son chaste baiser ;Et, si nous avons peur d’une ombre qui nous frôle,La douceur de Sa voix saura nous apaiser.
Il nous dira, tout bas, dans un souffle d’ivresse,L’aveu déjà lointain dont nous avons frémi,Un soir que nous errions, l’âme encore en détresse,Parmi le charme vain du vieux parc endormi.
Nous revivrons tous deux, avant l’heure suprême,Tout notre cher passé d’émois silencieux,Les langueurs, les espoirs, et les caresses mêmeQui, sans lèvre et sans main, se posaient à nos yeux.
Et nous serons à Lui, toutes, n’ayant de craintesQue de voir Son front las se plisser tout à coup :S’il lui fallait encor l’ivresse des étreintes,Nos bras noués plus fort resteraient à Son cou.
O Nuit, mère d’amour, sœur pieuse et divine,Qui nous as révélé de si tendres secrets,Par tout ce qu’on entend, par tout ce qu’on devineDans les souffles épars dont tu nous effleurais,
Vois, si nous nous gardions comme des épousées,Toutes pleines de trouble et de frissonnements,Nous nous ressouviendrons, sous Ses lèvres baisées,Des espoirs pressentis en tes chuchotements.
88 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources