Les Vies Encloses, 1896· Les malades aux fenêtres
XIII. « Le malade, quand vient la tristesse nocturne »
Le malade, quand vient‖ la tristesse nocturne,Est sensible comme une cendre‖ dans une urne.
Il écoute, et perçoit‖ dans l'air le moindre bruit :Frisson d'arbre, pas d'un‖ passant, plainte de cloche ;Vigie exacte de‖ tout bruit, il se raccrocheÀ ces vagues rumeurs‖ dont s'image la nuitEt par qui le silence‖ apparaît plus immense ;Ce sont les bruits qui font‖ la preuve du silence,Tandis que les reflets‖ font la preuve de l'eau.Puis il regarde, et voit‖ des lueurs inconnues :Lumières qu'on dirait‖ la fuite d'un flambeau ;Rayon brusque par qui‖ les glaces semblent nues ;Étincelles qui s'en‖ viennent on ne sait d'où ;Or sorti d'un bouquet,‖ projeté d'un bijou ;Phosphorescence de‖ l'ombre ; clarté qui rôde ;Feux follets brefs ;‖ scintillement intermittent…Le malade les suit‖ et son émoi s'en brode.
Mais ces frêles clartés‖ ne durent qu'un instant,Gouttelettes de couleur qui‖ sont vite bues,Car c'est d'elles que les‖ ténèbres sont embues ;Le malade pourtant‖ de ses yeux les atteint— Papillons épinglés‖ à travers la nuit noire —Et fixe ces lueurs‖ au vol trop vite éteintSous le verre silencieux‖ de sa mémoire.
Maintenant, c'est l'émoi‖ plus subtil des odeurs !Soudain la chambre close‖ est toute viciéePar on ne sait‖ quels aromes lourds et rôdeurs ;Puis flotte une senteur‖ qui semble émaciéeEt si faible qu'elle est‖ sur le point de mourir ;Le malade sent tout :‖ qu'un parfum se cramponne ;Que d'autres sont épars‖ dont la présence est bonne :Calmes fruits pour la soif‖ achevant de mûrir,Bouquet fleurant à peine‖ et qui se neutralise,Survivance dans le‖ linge d'un vieux sachetQui, depuis des matins‖ d'autrefois, s'y cachait,Tel un encens d'anciens‖ saluts dans une église.Puis il perçoit aussi‖ des aromes brutauxComme un attouchement‖ d'instruments d'hôpitaux ;Des relents volatils‖ d'éther et de morphineSortis de la fiole‖ où dort leur senteur fineQui procure un sommeil‖ frais comme dans un bois ;Puis des parfums aigris‖ de potions, de ouates,Des odeurs en sourdine‖ et qui se tenaient coites,Des poisons condensés,‖ tout à coup aux abois,Qu'on jugeait prisonniers‖ dans les pastilles closesMais qui s'évadent, tel‖ l'hiver hors des flocons,Et tournent en vertige,‖ exaspérant leurs doses,Ô câlins, ô rusés,‖ ô furieux poisons,Qui font soudain que le‖ malade qui s'étonneCroit, dans l'air fermenté‖ de la chambre, qu'il tonneEt s'être assis dans un‖ jardin trop vénéneux.Ah ! cet affinement‖ des soirs de maladie,Quand tout crispe les nerfs,‖ se répercute en eux !Araignée aux aguets‖ dans une toile ourdie ;Sens aiguisés jusqu'à‖ l'infinitésimal.Qui les disait bornés ?‖ Chacun est une embûcheQui capture tout bruit,‖ où toute odeur trébuche,Si bien que le cerveau‖ s'en paraît anormal,— Ruche désordonnée‖ où, dans l'or des cellules,Avec l'essaim de ses‖ abeilles qu'elle attend,Entreraient, comme des‖ intrus, au même instantDe minimes fourmis,‖ de folles libellules.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 7[aa] 6[abba] 6[abab]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Mots à la rime
- a nocturne / urne féminine, classiquea bruit / nuit masculine, classiqueb cloche / raccroche féminine, classiquec immense / silence féminine, classiqued l'eau / flambeau masculine, classiquee inconnues / nues féminine, classiquef d'où / bijou masculine, classiqueg rôde / brode féminine, classiqueh intermittent / instant masculine, équivalenteb bues / embues féminine, classiquec atteint / éteint masculine, classiqued noire / mémoire féminine, classiquea odeurs / rôdeurs masculine, classiqueb viciée / émaciée féminine, classiquec mourir / mûrir masculine, classiqued cramponne / bonne féminine, classiquee neutralise / église féminine, classiquef sachet / cachait masculine, classiqueg brutaux / d'hôpitaux masculine, classiqueh morphine / fine féminine, classiquei bois / abois masculine, classiquej ouates / coites féminine, classiquek closes / doses féminine, classiquel flocons / poisons masculine, classiquem s'étonne / tonne féminine, classiquen vénéneux / eux masculine, classiqueo maladie / ourdie féminine, classiquep l'infinitésimal / anormal masculine, classiqueq embûche / trébuche féminine, classiquer cellules / libellules féminine, classiques attend / instant masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
62 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Vies Encloses, Paris, BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER, 1896· numérisation poesies.net· Sources