Dans Les Brandes, 1877
Fuyons paris
O ma si fragile compagne,Puisque nous souffrons à Paris,Envolons-nous dans la campagneAu milieu des gazons fleuris.
Loin, bien loin des foules humaines,Où grouillent tant de cœurs bourbeux.Allons passer quelques semainesChez les peupliers et les bœufs.
Fuyons les viles courtisanesAux flancs de marbre, aux doigts crochus,Viens ! nous verrons des paysannesAux seins bombés sous les fichus.
Nos boulevards seront des plainesOù le seigle ondoie au zéphir,Et des clairières toutes pleinesDe fleurs de pourpre et de saphir.
En buvant le lait d'une ânesseQue tu pourras traire en cheminTu rafraîchiras ta jeunesseEt tu lui rendras son carmin.
Dans les halliers, sous la ramure,Douce rôdeuse au pied mignon,Tu t'en iras chercher la mûre,La châtaigne et le champignon.
Les fruits qu'avidement tu guignes,Va ! laisse-les aux citadins !Nous, nous irons manger des guignesAu fond des rustiques Édens.
Au village, on a des ampoules,Mais, aussi, l'on a du sommeil.Allons voir picorer les poulesSur les fumiers pleins de soleil.
Sous la lune, au bord des marnières,Entre des buissons noirs et hauts,La carriole dans les ornièresA parfois de si doux cahots !
J'aime l'arbre et maudis les haches !Et je ne veux mirer mes yeuxQue dans la prunelle des vaches,Au fond des prés silencieux !
Si tu savais comme la museM'emplit d'un souffle virginal,Lorsque j'entends la cornemusePar un crépuscule automnal !
Paris, c'est l'enfer ! — sous les crânes,Tous les cerveaux sont desséchés !Oh ! les meunières sur leurs ânesCheminant au flanc des rochers !
Oh ! le vol des bergeronnettes,Des linottes et des piverts !Oh ! le cri rauque des rainettesVertes au creux des buissons verts !
Mon âme devient bucoliqueDans les chardons et les genêts,Et la brande mélancoliqueEst un asile où je renais.
Sans fin, Seine cadavéreuse,Charrie un peuple de noyés !Nous, nous nagerons dans la Creuse,Entre des buis et des noyers !
Près d'un petit lac aux fleurs jaunesHanté par le martin-pêcheur,Nous rêvasserons sous les aunes,Dans un mystère de fraîcheur.
Fuyons square et bois de Boulogne !Là, tout est artificiel !Mieux vaut une lande en Sologne,Grisâtre sous l'azur du ciel !
Si quelquefois le nécrophoreFait songer au noir fossoyeur,Le pic au bec long qui perforeEst un ravissant criailleur.
Sommes-nous blasés sans ressource ?Non, viens ! nous serons attendrisPar le murmure de la sourceEt la chanson de la perdrix.
Le pauvre agneau que l'homme égorgeEst un poème de douceur ;Je suis l'ami du rouge-gorgeEt la tourterelle est ta sœur !
Quand on est las de l'impostureDe la perverse humanité,C'est aux sources de la natureQu'il faut boire la vérité.
L'éternelle beauté, la seule,Qui s'épanouit sur la mort.C'est Elle ! la Vierge et l'AïeuleToujours sans haine et sans remord !
Aux champs, nous calmerons nos fièvres,Et mes vers émus, que tu bois,Jailliront à flots de mes lèvres,Dans la pénombre des grands bois.
Viens donc, ô chère créature !Paris ne vaut pas un adieu !Partons vite et, dans la nature,Grisons-nous d'herbe et de ciel bleu !
Versification
- Forme
- 24 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 24(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 24 quatrains
- Mots à la rime
- a compagne / campagne féminine, classiqueb Paris / fleuris masculine, classiquea humaines / semaines féminine, classiqueb bourbeux / bœufs masculine, classiquea courtisanes / paysannes féminine, classiqueb crochus / fichus masculine, classiquea plaines / pleines féminine, classiqueb zéphir / saphir masculine, classiquea ânesse / jeunesse féminine, classiqueb chemin / carmin masculine, classiquea ramure / mûre féminine, classiqueb mignon / champignon masculine, classiquea guignes féminine, classiqueb citadins / Édens masculine, classiquea ampoules / poules féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classiquea marnières / ornières féminine, classiqueb hauts / cahots masculine, classiquea haches / vaches féminine, classiqueb yeux / silencieux masculine, classiquea muse / cornemuse féminine, classiqueb virginal / automnal masculine, classiquea crânes / ânes féminine, classiqueb desséchés / rochers masculine, classiquea bergeronnettes / rainettes féminine, classiqueb piverts / verts masculine, classiquea bucolique / mélancolique féminine, classiqueb genêts / renais masculine, classiquea cadavéreuse / Creuse féminine, classiqueb noyés / noyers masculine, classiquea jaunes / aunes féminine, classiqueb martin-pêcheur / fraîcheur masculine, classiquea Boulogne / Sologne féminine, classiqueb artificiel / ciel masculine, classiquea nécrophore / perfore féminine, classiqueb fossoyeur / criailleur masculine, classiquea ressource / source féminine, classiqueb attendris / perdrix masculine, classiquea égorge / rouge-gorge féminine, classiqueb douceur / sœur masculine, classiquea l'imposture / nature féminine, classiqueb humanité / vérité masculine, classiquea seule / l'Aïeule féminine, classiqueb mort / remord masculine, classiquea fièvres / lèvres féminine, classiqueb bois masculine, classiquea créature / nature féminine, classiqueb adieu / bleu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Dans Les Brandes, Poèmes Et Rondels, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, EDITEURS, 1883· numérisation poesies.net· Sources