Dans Les Brandes, 1877
La laveuse
Voici l'heure où les ménagèresGuettent le retour des bergères.Avec des souffles froids‖ et saccadés, le ventFait moutonner au loin‖ les épaisses fougèresDans le jour qui va s'achevant.
Là-bas sur un grand monticuleUn moulin à vent gesticule.Les feuilles d'arbre ont des‖ claquements de drapeaux,Et l'hymne monotone‖ et doux du crépusculeEst entonné par les crapauds.
Des silhouettes désoléesSe convulsent dans les vallées,Et, sur les bords herbeux‖ des routes sans maisons,Les mètres de cailloux‖ semblent des mausoléesQui donnent parmi les gazons.
Déjà plus d'un hibou miaule,Et le pâtre, armé d'une gaule,Par des chemins boueux,‖ profonds comme des trous,S'en va passer la nuit‖ sur l'herbe, au pied d'un saule,Avec ses taureaux bruns et roux.
Dans la solitude profondeLes vieux chênes à tête ronde,Fantastiques, ont l'air‖ de vouloir s'en allerAu fond de l'horizon,‖ que le brouillard inonde,Et qui paraît se reculer.
Mais les choses dans la pénombreSe distinguent : figure, nombreEt couleur des objets‖ inertes ou bougeurs,Tout cela reste encor‖ visible, quoique sombre,Sous les nuages voyageurs.
Or, à cette heure un peu hagarde,Je longe une brande blafarde,Et pour me rassurer‖ je chante à demi-voix,Lorsque soudain j'entends‖ un bruit sec. — Je regarde,Pâle, et voici ce que je vois :
Au bord d'un étang qui clapote,Une vieille femme en capote,A genoux, les sabots‖ piqués dans le sol gras,Lave du linge blanc‖ et bleu qu'elle tapoteEt retapote à tour de bras.
— « Par où donc est-elle venue,« Cette sépulcrale inconnue ? »Et je m'arrête alors,‖ pensif et répétant,Au milieu du brouillard‖ qui tombe de la nue.Ce soliloque inquiétant.
Œil creux, nez crochu, bouche plate,Sec et mince comme une latte,Ce fantôme laveur‖ d'un âge surhumain,Horriblement coiffé‖ d'un mouchoir écarlate,Est là, presque sur mon chemin.
Et la centenaire aux yeux jaunes,Accroupie au pied des grands aunes,Sorcière de la brande‖ où je m'en vais tout seul,Frappe à coups redoublés‖ un drap, long de trois aunes,Qui pourrait bien être un linceul.
Alors, tout à l'horreur des chosesSi fatidiques dans leurs poses,Je sens la peur venir‖ et la sueur couler,Car la hideuse vieille‖ en lavant fait des pausesEt me regarde sans parler.
Et le battoir tombe et retombeSur cette nappe de la tombe,Mêlant son diabolique‖ et formidable bruitAux sifflements aigus‖ du vent qui devient trombe ;Et tout s'efface dans la nuit.
— « Si loin ! pourvu que je me rende ! »Et je me sauve par la brandeComme si je sentais‖ la poursuite d'un pas ;Et dans l'obscurité‖ ma terreur est si grandeQue je ne me retourne pas.
Ici, là, fondrière ou flaque,Complices de la nuit opaque !Et la rafale beugle‖ ainsi qu'un taureau noir,Et voici que sur moi‖ vient s'acharner la claqueDe l'abominable battoir.
Enfin, ayant fui de la sorteA travers la campagne morte,J'arrive si livide,‖ et si fou de stupeurQue lorsque j'apparais‖ brusquement à la porteMon apparition fait peur !
Versification
- Forme
- 16 quintils (quintils)
- Rimes
- 16(aabab)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (48 de 8, 32 de 12)· profil 8, 6−6
- Strophes
- 16 quintils
- Mots à la rime
- a ménagères / bergères / fougères féminine, classiqueb vent / s'achevant masculine, classiquea monticule / gesticule / crépuscule féminine, classiqueb drapeaux / crapauds masculine, classiquea désolées / vallées / mausolées féminine, classiqueb maisons / gazons masculine, classiquea miaule / gaule / saule féminine, classiqueb trous / roux masculine, classiquea profonde / ronde / inonde féminine, classiqueb aller / reculer masculine, classiquea pénombre / nombre / sombre féminine, classiqueb bougeurs / voyageurs masculine, classiquea hagarde / blafarde / regarde féminine, classiqueb demi-voix / vois masculine, classiquea clapote / capote / tapote féminine, classiqueb gras / bras masculine, classiquea venue / inconnue / nue féminine, classiqueb répétant / inquiétant masculine, classiquea plate / latte / écarlate féminine, classiqueb surhumain / chemin masculine, classiquea jaunes / aunes féminine, classiqueb seul / linceul masculine, classiquea choses / poses / pauses féminine, classiqueb couler / parler masculine, classiquea retombe / tombe / trombe féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquea rende / brande / grande féminine, classiqueb pas masculine, classiquea flaque / opaque / claque féminine, classiqueb noir / battoir masculine, classiquea sorte / morte / porte féminine, classiqueb stupeur / peur masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Dans Les Brandes, Poèmes Et Rondels, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, EDITEURS, 1883· numérisation poesies.net· Sources