Dans Les Brandes, 1877
Le pacage
Couleuvre gigantesque‖ il s'allonge et se tord,Tatoué de marais,‖ hérissé de viornes,Entre deux grands taillis‖ mystérieux et mornesQui semblent revêtus‖ d'un feuillage de mort.
L'eau de source entretient‖ dans ce pré sans rigoleUne herbe où les crapauds‖ sont emparadisés.Vert précipice, il a‖ des abords malaisésTels, que l'on y descend‖ moins qu'on n'y dégringole.
Ses buissons où rôde un‖ éternel chuchoteurSemblent faits pour les yeux‖ des noirs visionnaires ;Chaque marais croupit‖ sous des joncs centenairesPresque surnaturels‖ à force de hauteur.
A gauche, tout en haut‖ des rocs du voisinage,Sous un ciel toujours bas‖ et presque jamais bleu,Au fond de l'horizon‖ si voilé quand il pleut,Gisent les vieux débris‖ d'un château moyen âge.
Le donjon sépulcral‖ est seul resté debout,Et, comme enveloppé‖ d'un réseau de bruines,Sort fantastiquement‖ de l'amas des ruinesQue hantent le corbeau,‖ l'orfraie et le hibou.
A droite, çà et là,‖ sur des rocs, sur des buttes,Qui surplombent aussi‖ le bois inquiétant,Au diable, par delà‖ les landes et l'étang,S'éparpille un hameau‖ de quinze ou vingt cahutes.
Et ce hameau hideux‖ sur la cote isolé,Les ténébreux taillis,‖ la tour noire et farouche,A toute heure et surtout‖ quand le soleil se couche,Font à ce pré sinistre‖ un cadre désolé.
Aussi l'œil du poète‖ halluciné sans trêveEn boit avidement‖ l'austère étrangeté.Pour ce pâle voyant‖ ce pacage est broutéPar un bétail magique‖ et tout chargé de rêve.
Je ne sais quelle horreur‖ se dégage pour euxDe l'herbe où çà et là‖ leurs pelages font taches,Mais tous, bœufs et taureaux,‖ les juments et les vaches,Ont un air effaré‖ sous les saules affreux.
Tout enfant je rôdais‖ sous la bise et l'averseAux jours de canicule‖ et par les plus grands froids,Et ce n'était jamais‖ sans de vagues effroisQue je m'engageais dans‖ un chemin de traverse.
Loin de la cour de ferme‖ où gambadaient les veaux.Loin du petit hangar‖ où séchaient des bourrées,J'arpentais à grands pas‖ les terres labourées,Les vignes et les bois,‖ seul, par monts et par vaux.
En automne surtout,‖ à l'heure déjà froide,Où l'horizon décroît‖ sous le ciel assombri,Alors qu'en voletant‖ l'oiseau cherche un abri,Et que les bœufs s'en vont‖ l'œil fixe et le coup roide ;
J'aimais à me trouver‖ dans ce grand pré, tout seul,Fauve et mystérieux‖ comme un loup dans son antre,Et je marchais, ayant‖ de l'herbe jusqu'au ventre,Cependant que la nuit‖ déroulait son linceul.
Alors au fatidique‖ hou-hou-hou des chouettes,Aux coax révélant‖ d'invisibles marais,La croissante pénombre‖ où je m'aventuraisFourmillait vaguement‖ d'horribles silhouettes.
Puis aux lointains sanglots‖ d'un sinistre aboyeurLes taureaux se ruaient‖ comme un troupeau de buffles,Et parfois je frôlais‖ des fanons, et des muflesDont le souffle brûlant‖ me glaçait de frayeur.
Et le morne donjon‖ s'en allait en ténèbres,La haie obscurcissait‖ encore son fouillis,Et sur les coteaux noirs‖ la cime des taillisCraquait sous la rafale‖ avec des bruits funèbres !
Versification
- Forme
- 16 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 16(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 16 quatrains
- Mots à la rime
- a tord / mort masculine, classiqueb viornes / mornes féminine, classiquea rigole / dégringole féminine, classiqueb emparadisés / malaisés masculine, classiquea chuchoteur / hauteur masculine, classiqueb visionnaires / centenaires féminine, classiquea voisinage / âge féminine, classiqueb bleu / pleut masculine, non classiquea debout / hibou masculine, non classiqueb bruines / ruines féminine, classiquea buttes / cahutes féminine, classiqueb inquiétant / l'étang masculine, non classiquea isolé / désolé masculine, classiqueb farouche / couche féminine, classiquea trêve / rêve féminine, classiqueb étrangeté / brouté masculine, classiquea eux / affreux masculine, classiqueb taches / vaches féminine, classiquea l'averse / traverse féminine, classiqueb froids / effrois masculine, classiquea veaux / vaux masculine, classiqueb bourrées / labourées féminine, classiquea froide / roide féminine, classiqueb assombri / abri masculine, classiquea seul / linceul masculine, classiqueb antre / ventre féminine, classiquea chouettes / silhouettes féminine, classiqueb marais / m'aventurais masculine, classiquea aboyeur / frayeur masculine, classiqueb buffles / mufles féminine, classiquea ténèbres / funèbres féminine, classiqueb fouillis / taillis masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.2· écart moyen à la rime classique 0.5
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Dans Les Brandes, Poèmes Et Rondels, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, EDITEURS, 1883· numérisation poesies.net· Sources