Dans Les Brandes, 1877
Les bottines d’étoffe
Dans un bourg de province‖ appelé Saint-Christophe,Un jour que je rôdais‖ près des chevaux de bois,Au son désespéré‖ d'un grand orgue aux abois,J'entrevis tout à coup‖ deux bottines d'étoffe.
L'une semblait dormir‖ sur le frêle étrier,L'autre bougeait avec‖ une certaine morgue.A quelque pas, sans trêve,‖ un vieux ménétrierSe démanchait le bras‖ comme le joueur d'orgue.
Les grincements aigus‖ du violon m'entraientDans l'âme, et m'égaraient‖ au fond d'un spleen sans bornes,Et toujours, toujours les‖ bottines se montraientDans le gai tournoiement‖ des petits chevaux mornes.
Pauvres petits chevaux !‖ roides sous le harnais,Vertigineusement‖ ils roulaient dans le vague.Leur maître, un acrobate‖ à l'accent béarnais,S'essoufflait à crier :‖ « A la bague ! A la bague ! »
Ils me navraient ! J'aurais‖ voulu les embrasserEt dire à leur bois peint,‖ que je douais d'une âme,Combien je maudissais‖ le bateleur infâmeQui se faisait un jeu‖ d'ainsi les harasser.
Mais en vain j'emplissais‖ mes yeux de leurs marbrures,Et je m'apitoyais‖ sur leur mauvais destin,Mon regard ne lorgnait,‖ lascif et clandestin,Que les bottines, dont‖ il buvait les cambrures.
Oh ! comme elles plaquaient‖ sur les doux inconnusDont mon rêve léchait‖ l'ensorcelant mystère !Moules délicieux‖ de pieds frôleurs de terreQue j'aurais voulu mordre‖ en les voyant tout nus.
Et le ménétrier‖ sciait ses cordes mincesEt celui qui tournait‖ la manivelle, hélas !De l'orgue poitrinaire‖ effroyablement lasY cramponnait ses mains,‖ abominables pinces.
Quelle mélancolie‖ amoureuse dans l'airEt dans mon cœur ! des chants‖ rauques sortaient des bouges,Un soleil capiteux‖ dardait ses rayons rougesQui grisaient lentement‖ les filles à l'œil clair.
Bruits, senteurs, atmosphère,‖ aspect de la cohueSe ruant à la fête‖ avec des rires mous,Et des petits chevaux‖ tournant comme un remous,Jusqu'à l'entrain niais‖ des bourgeois que je hue ;
Toutes ces choses-là‖ sans doute m'obsédaient,Mais qu'était-ce à côté‖ de ces bottines grisesDont ma chair et mon âme‖ étaient si fort éprisesQue j'aurais souffleté‖ ceux qui les regardaient ?
Ainsi que d'un écrin‖ gorgé de pierreries,D'épingles d'or massif,‖ et de gros diamants,Il en sortait pour moi‖ tant d'éblouissementsQue mon œil effaré‖ nageait dans des féeries.
Elles me piétinaient‖ l'imagination,Mais avec tant d'amour,‖ qu'ainsi foulé par elles,J'avais des voluptés‖ presque surnaturellesQui m'emportaient en pleine‖ hallucination.
Alors, plus d'acrobate‖ à la figure osseuse,Plus de foule ! plus rien !‖ sous les cieux embrasés,Au milieu d'une extase‖ aromale et berceuseJ'avais pour m'assoupir‖ un hamac de baisers.
Oh ! qui rendra jamais‖ l'attouchement magiqueDe ces bottines d'ange‖ aux souplesses d'oiseaux ?Tout ce que la langueur‖ a de plus léthargiqueSe mêlait à ma moelle‖ et coulait dans mes os !
Leurs petits bouts carrés‖ me becquetaient les lèvres.Et leurs talons pointus‖ me chatouillaient le cou ;Et tout mon corps flambait :‖ délicieuses fièvresQui me vaporisaient‖ le sang ! — Quand tout à coup,
La nuit vint embrumer‖ le bourg de Saint-Christophe :L'orgue et le violon‖ moururent tous les deux ;Les petits chevaux peints‖ s'arrêtèrent hideux ;Et je ne revis plus‖ les bottines d'étoffe.
Versification
- Forme
- 17 quatrains (strophes variées)
- Rimes
- 11(abba) 6(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 17 quatrains
- Mots à la rime
- a Saint-Christophe / d'étoffe féminine, classiqueb bois / abois masculine, classiquea étrier / ménétrier masculine, classiqueb morgue / d'orgue féminine, classiquea m'entraient / montraient masculine, classiqueb bornes / mornes féminine, classiquea harnais / béarnais masculine, classiqueb vague / bague féminine, classiquea embrasser / harasser masculine, classiqueb âme / infâme féminine, classiquea marbrures / cambrures féminine, classiqueb destin / clandestin masculine, classiquea inconnus / nus masculine, classiqueb mystère / terre féminine, classiquea minces / pinces féminine, classiqueb hélas / las masculine, classiquea l'air / clair masculine, classiqueb bouges / rouges féminine, classiquea cohue / hue féminine, classiqueb mous / remous masculine, classiquea m'obsédaient / regardaient masculine, classiqueb grises / éprises féminine, classiquea pierreries / féeries féminine, classiqueb diamants / d'éblouissements masculine, classiquea l'imagination / hallucination masculine, classiqueb elles / surnaturelles féminine, classiquea osseuse / berceuse féminine, classiqueb embrasés / baisers masculine, classiquea magique / léthargique féminine, classiqueb d'oiseaux / os masculine, classiquea lèvres / fièvres féminine, classiqueb cou / coup masculine, non classiqueb deux / hideux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.6· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Dans Les Brandes, Poèmes Et Rondels, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, EDITEURS, 1883· numérisation poesies.net· Sources