Dans Les Brandes, 1877
Les arbres
Arbres, grands végétaux,‖ martyrs des saisons fauves.Sombres lyres des vents,‖ ces noirs musiciens,Que vous soyez feuillus‖ ou que vous soyez chauves,Le poète vous aime‖ et vos spleens sont les siens.
Quand le regard du peintre‖ a soif de pittoresque.C'est à vous qu'il s'abreuve‖ avec avidité,Car vous êtes l'immense‖ et formidable fresqueDont la terre sans fin‖ pare sa nudité.
De vous un magnétisme‖ étrange se dégage.Plein de poésie âpre‖ et d'amères saveurs ;Et quand vous bruissez,‖ vous êtes le langageQue la nature ébauche‖ avec les grands rêveurs.
Quand l'éclair et la foule‖ enflent rafale et grêle,Les forêts sont des mers‖ dont chaque arbre est un flot.Et tous, le chêne énorme‖ et le coudrier grêle,Dans l'opaque fouillis‖ poussent un long sanglot.
Alors, vous qui parfois,‖ muets comme des marbres,Vous endormez, pareils‖ à des cœurs sans remords,Vous tordez vos grands bras,‖ vous hurlez, pauvres arbres,Sous l'horrible galop‖ des éléments sans mors.
L'été, plein de langueurs,‖ l'oiseau clôt ses paupièresEt dort paisiblement‖ sur vos mouvants hamacs,Vous êtes les écrans‖ des herbes et des pierresEt vous mêlez votre ombre‖ à la fraîcheur des lacs.
Et quand la canicule,‖ aux vivants si funeste,Pompe les étangs bruns,‖ miroirs des joncs fluets,Dans l'atmosphère lourde‖ où fermente la peste,Vous immobilisez‖ vos branchages muets.
Votre mélancolie,‖ à la fin de l'automne,Est pénétrante, alors‖ que sans fleurs et sans nids,Sous un ciel nébuleux‖ où d'heure en heure il tonne,Vous semblez écrasés‖ par vos rameaux jaunis.
Les seules nuits de mai,‖ sous les rayons stellaires,Aux parfums dont la terre‖ emplit ses encensoirs,Vous oubliez parfois‖ vos douleurs séculairesDans un sommeil bercé‖ par le zéphyr des soirs.
Une brume odorante‖ autour de vous circuleQuand l'aube a dissipé‖ la nocturne stupeur,Et, quand vous devenez‖ plus grands au crépuscule,Le poète frémit‖ comme s'il avait peur.
Sachant qu'un drame étrange‖ est joué sous vos dômes,Par les bêtes le jour,‖ par les spectres la nuit,Pour voir rôder les loups‖ et glisser les fantômes,Vos invisibles yeux‖ s'ouvrent au moindre bruit.
Et le soleil vous mord,‖ l'aquilon vous cravache,L'hiver vous coud tout vifs‖ dans un froid linceul blanc,Et vous souffrez toujours‖ jusqu'à ce que la hacheTaillade votre chair‖ et vous tranche en sifflant.
Partout où vous vivez,‖ chênes, peupliers, ormes,Dans les cités, aux champs,‖ et sur les rocs déserts,Je fraternise avec‖ les tristesses énormesQue vos sombres rameaux‖ épandent par les airs.
Versification
- Forme
- 13 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 13(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 13 quatrains
- Mots à la rime
- a fauves / chauves féminine, classiqueb musiciens / siens masculine, classiquea pittoresque / fresque féminine, classiqueb avidité / nudité masculine, classiquea dégage / langage féminine, classiqueb saveurs / rêveurs masculine, classiquea grêle féminine, classiqueb flot / sanglot masculine, classiquea marbres / arbres féminine, classiqueb remords / mors masculine, classiquea paupières / pierres féminine, classiqueb hamacs / lacs masculine, classiquea funeste / peste féminine, classiqueb fluets / muets masculine, classiquea l'automne / tonne féminine, classiqueb nids / jaunis masculine, classiquea stellaires / séculaires féminine, classiqueb encensoirs / soirs masculine, classiquea circule / crépuscule féminine, classiqueb stupeur / peur masculine, classiquea dômes / fantômes féminine, classiqueb nuit / bruit masculine, classiquea cravache / hache féminine, classiqueb blanc / sifflant masculine, classiquea ormes / énormes féminine, classiqueb déserts / airs masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Dans Les Brandes, Poèmes Et Rondels, Paris, G. CHARPENTIER ET Cie, EDITEURS, 1883· numérisation poesies.net· Sources